Essais: Invaders Must Die — The Prodigy

Essais: Invaders Must Die — The Prodigy

Invaders Must Die, The ProdigyJe discute rarement de musique sur Fractale Framboise, et pourtant ce n’est pas par manque d’intérêt pour la chose. Je ne me considère pas un mélomane, mais à contempler les ~4000 MP3 de ma collection et ma bibliothèque pleine de CDs, il est un peu tard pour jouer à l’innocent.

Ceci dit, il est vrai qu’une bonne partie des subtilités de la forme m’échappent toujours : Je reste encore incertain des différences entre les styles qui m’intéressent (seulement en musique électronique, les subtilités qui distinguent un sous-sous-sous genre d’un autre font paraître les débats sur la définition de la SF comme un jeu d’enfant) et je suis remarquablement mal informé de l’actualité du milieu, même au sujet de mes artistes préférés : Étant donné la rapidité de l’évolution du monde musical, j’ai parfois l’impression de ramer cinq ans en arrière du courant. De plus, ma tendance à convertir mes CDs en MP3s et pratiquer un élagage féroce des pièces qui ne me disent rien ne laisse pas beaucoup de place à l’appréciation d’une œuvre particulière. Et c’est sans compter que les liens entre musique et l’imaginaire-thème-de-ce-blog sont parfois très ténus.

Mais parfois, les étoiles s’alignent. C’est à ma lecture du Métro il y a quelques semaines que je me suis rendu compte que The Prodigy venaient de lancer leur cinquième effort. Inhabituellement, je me suis procuré l’album le jour de sa sortie, et celui-ci n’a pas longtemps quitté mes oreilles depuis. Invaders Must Die trouve facilement sa place comme le deuxième meilleur album du groupe, mais il y a mieux encore : Par hasard, The Prodigy ont réalisés un album concept accidentel… la bande sonore d’un film d’invasion extraterrestre.

Comme beaucoup de nord-américains, j’ai découvert le groupe britannique The Prodigy lors du déferlement de la vague Big Beat au tournant du siècle. On trouve une de leurs pièces (Mindfields, faible) sur la bande sonore du film The Matrix, mais c’est en compagnie des Chemical Brothers et de Fatboy Slim que The Prodigy ont soudainement conquis leur public, présentant un style à mi-chemin entre l’électronique et le rock.

Mais au contraire des rythmes sympathiques des clubbers, The Prodigy a toujours préféré le défoulement agressif des raves : Leur musique a suffisamment d’énergie pour décaper murs et meubles, sans compter les jurons qui parsèment leurs pièces et les thèmes volontairement provocateurs qu’ils affectionnent. The Fat of the Land a beau être un album extraordinaire, c’est aussi le genre de musique qui vient avec une litanie d’avertissements : Non, The Prodigy ne sont pas misogynes malgré Smack my Bitch Up, pas pyromanes malgré Firestarter ni même Nazis malgré des références inspirées de Goering.

Le reste de leur carrière est assez inégal. Leur premier album The Experience (1992) est carrément issu des raves, ce qui en fait un bloc solide et indistinguable de musique techno, à de rares exceptions mémorables telles Charly. Music for the Jilted Generation (1994) est une amélioration grâce à des pièces plus rock telles Their Law ou bien Voodoo People. (Ceci dit, les « vrais » fans de la vieille école rave de The Prodigy se distinguent par l’assertion que Music for the Jilted Generation est le meilleur album du groupe, et que ceux qui préfèrent The Fat of the Land (1997) ne sont que des poseurs vendus d’avance.)  Si vous voulez en savoir plus sur les premières années du groupe, je ne saurais trop recommander la lecture de la biographie Prodigy de Martin James, ouvrage immensément détaillé, mais de plus en plus daté par sa parution en 2002, bien avant le quatrième album du groupe.

Les années post-Fat of the Land n’ont pas été entièrement joyeuses pour The Prodigy : Le groupe temporairement scindé a tourné en rond pendant que Liam Howlett se permettait quelques excursions tel l’album-mix The Dirtchamber Sessions et sa compilation pour la série Back to Mine.  La sortie de la pièce Baby’s Got a Temper (2003) a récolté railleries et un désaveux presqu’immédiat.  Le retour attendu du groupe (sans Leeroy) pour Always Outnumbered, Never Outgunned (2004) avait créé plus d’un sceptique : Si la variété musicale des pièces était intrigante, l’album ne réussissait généralement pas à faire cohérer ces sons inusités en pièces mémorables.   Depuis, seule la rétrospective Their Law (2005) avait réussi à étancher la soif des fans.

Mais Invaders Must Die est, à plus d’un égard, un retour aux sources pour le groupe. De un, les quatre membres fondateurs du groupe sont de retour sur scène. De deux, le son renoue avec l’atmosphère des méga concerts de l’époque The Fat of the Land. De trois, le son est à la fois cohésif et distinguable, présentant un son plus salement industriel, mais oscillant entre l’euphorie et l’angoisse.

Ceci dit, c’est à l’écoute de la pièce la plus faible de l’album (Stand Up) que je me suis rendu compte qu’il était possible d’interpréter (de lire, si on veux) Invaders Must Die selon la lentille d’un arc dramatique. Soyez indulgents, mettez votre copie de l’album dans le lecteur CD et écoutez avec moi…

(Les titres des pièces, dans l’ordre, sont en gras.  Les paroles proviennent de lyricwiki.org mais ont été corrigées à l’écoute. Ceux à la maison sans une copie de l’album peuvent suivre grâce aux extraits offerts par Amazon. )

  • « We are the Prodigy » annonce de manière bombastique la première pièce du numéro, sans doute sous un générique d’ouverture triomphant où l’on voit la Terre détecter la présence d’une flotte extraterrestre s’approchant de notre planète. Mais peu importe : l’humanité de 2109 est technologiquement avancée et assoiffée de sang : «Invaders Must Die!» annoncent les webloïdes et personne ne doute du succès inévitable des forces terrestres. Sauf que la musique endiablée de la pièce devient de moins en moins cohérente alors qu’approche la fin : des distorsions et ratés nous laissent craindre le pire, si bien que…
  • «It’s an Omen!» quand l’attaque terrestre est sommairement annihilée par des envahisseurs. « You just run on automation» raillent les commentateurs en critiquant la décision d’envoyer au combat une des nouvelles intelligences artificielles, mais à quoi bon assigner le blâme quand le résultat est clair? « The writing’s on the wall / It won’t go away ». C’est vers la fin profondément dérangeante de la chanson que sonnent les matines et dérapent les guitares en contemplant l’arrivée en orbite terrestre de la flotte extraterrestre et le début des bombardements…
  • «I hear thunder but there’s no rain / This kind of thunder breaks walls and window panes». Les envahisseurs sont en orbite, et leurs terribles rayons détruisent tout ce qui peux être détruit. L’aspect apocalyptique des tweeters distordus, accompagnés d’un soupçon de reggae, ne laisse aucun doute sur la dévastation infligée sur les survivants. Est-ce la fin de l’humanité? Non! car…
  • «Raise your banner for the noise / Wake the dogs up, call your voice / Are you ready for the war? / Bring your colours to the floor!» Un cri de ralliement parcourt le globe et unit les survivants. Pensons ici à une scène hybride entre le discours présidentiel d’Independance Day et la scène rave de The Matrix Reloaded: L’humanité danse et ne rêve que d’aller botter des derrières extraterrestres. L’assaut subséquent est efficace, mais attention, parce que tous n’y survivent pas. Voyons voir…
  • Bonne nouvelle : « Welcome to the scene of the crash », alors que les humains ont réussi à terrasser une partie des plateformes orbitales extraterrestres et que les débris de leurs succès jonchent la planète. Malheureusement, un ami du héros est gravement blessé, et c’est à lui de crier « Take me to the hospital » alors que son hélijet est pourchassé par les machines extraterrestres. Heureusement, il a peut-être des alliés tapis dans la flotte des envahisseurs : « Along came a spider / He was creepy like Dracula / He spoke like he was a friend /So I came with adrenaline » Est-ce qu’il parviendra à secourir son ami?
  • Peut-être que non. À part son titre, Warrior’s Dance n’est pas facile à marteler dans la chronologie du film que nous imaginons. Si ce n’était du rythme à toute allure, nous pourrions peut-être imaginer une scène romantique entre héros et pulpeuse héroïne à l’interprétation de « Come with me to the dance floor, / You and me, ’cause that’s what it’s for / Show me now what is it / You got to be doing »
  • Mais l’interlude terminé, l’action doit reprendre : «Run!» Un traître s’est glissé dans les rangs humains est c’est au héros de traquer et détruire celui qui a refilé des information essentielles aux envahisseurs. Heureusement, le tempo frénétique de la pièce suggère que notre héros ne lâche pas prise : après ce qui est sans doute une chasse à toute vitesse, il obtient le denier mot : « What are you gonna do when the hounds are calling? / You’re a mug, that’s why I had to fight you down, / You run with the wolves while I hunt like a hound. » Oh-ho!
  • Le traître ayant été éliminé, la menace extraterrestre est-elle acculée à l’extermination? Peut-être pas, car alors que nous entrons dans le dernier acte du film, le dévoilement d’une arme encore plus terrible nous fait craindre le pire : «Now! / It won’t go away / It’s an Omen (reprise)»
  • La contre-offensive extraterrestre est dévastatrice : «The world’s on fire /And it’s about to expire / Too close, too close to the wire.» Évidemment, nous approchons de la fin. Même les agissements du héros sont questionnés par les survivants qu’il côtoie: «You’re so special / Why aren’t you dead?» Heureusement, les humains montent une ultime tentative pour mettre fin à la menace extraterrestre, en infiltrant le vaisseau de commande ennemi, là où ils confronteront les envahisseurs sous leur véritable jour.
  • Ils découvrent alors la terreur de leur ennemi : « Teeth, grip, razor sharp / Vice-like power, tear you apart/ Piranha! ». Les enjeux ne pourraient pas être plus cruciaux, et les combats sont féroces : « You better not lose control / It pulls you under, it will take you whole.» Même le thérémine s’endiable à temps pour la dernière scène d’action triomphante. (Et vous qui pensiez qu’un thérémine ne pouvait s’endiabler…)
  • Heureusement, l’anéantissement des envahisseurs ne laisse aucun doute. Alors que le héros revient sur terre, embrasse sa brunette, annonce la bonne nouvelle et commence à reconstruire son bungalow en banlieue, les trompettes réconfortantes de Stand Up annoncent que le soleil brille à nouveau, que la menace est éteinte et que le générique de fin roule. Tel la fin d’un rave qui a duré jusqu’au lever d’un jour ensoleillé, il est temps de rentrer à la maison et célébrer un autre succès. Chapeau! (C’est la première pièce de The Prodigy que l’on peut siffler depuis longtemps.)

…et c’est ainsi que se complète Invaders Must Die, un des rares albums techno à mériter une écoute comme pièce d’ensemble plutôt qu’une collection de chansons. Si ce cinquième album de The Prodigy n’a pas tout le génie de The Fat of the Land, c’est un album qui se laisse étrangement mieux écouter : Aucun juron, et l’agression démontrée par l’ensemble de l’album semble dirigé vers une abstraction extérieure plutôt que d’être confondue pour une attaque contre les autorités ou les minorités. Malgré une sonorité lourde, Invaders Must Die laisse une impression euphorique, celle-là d’avoir assisté à un professionnel livrant une production ordinaire, mais parfaitement bien maîtrisée.

Accessible à plus d’un égard (sans pour autant être un album qui ira chercher les fans qui s’ignoraient), Invaders Must Die révèle également l’aboutissement du chemin mélodique annoncé par Always Outnumbered, Never Outgunned : Le son plus éclectique est devenu plus cohérent (pour en avoir fait l’expérience, je confirme qu’il n’est pas possible de confondre les pièces d’Invaders Must Die avec celle de Music for the Jilted Generation) et la touche légèrement plus trash reflète également l’attitude de The Prodigy en marge des mouvements musicaux qui ont soutenu le groupe.

Reste à voir où l’album mènera à son tour. Publié sous une nouvelle étiquette, Invaders Must Die annoncerait-il une production plus soutenue de Howlett et compagnie? Étant donné ce qui se trouve ici, je n’aurais aucune objection à entendre un autre album d’ici peu.

3 thoughts on “Essais: Invaders Must Die — The Prodigy”

  1. Merci beaucoup pour ce billet musical, très amusant à lire. J’avais oublié Prodigy, mais l’évocation de the Fat of the Land m’a replongé dans mes années estudiantines. Du coup, je vais aller écouter ce nouvel album !

  2. «En conclusion, les albums-concepts sont importants.»

    J’irai donc me le procurer. Dans un même ordre d’idées, j’aime aussi beaucoup Year Zero de NIN.

  3. Étant un fan de Prodigy depuis Jilted Generation, je dois dire que l’article résume bien (si court soit-il!) l’histoire de ce groupe et décortique fidèlement le contenu de leur dernier album. Eh oui aussi je dirais comme Laurine en conclusion, c’est important de faire des albums à concept et de ne pas tout le temps acheter les chansons à l’unité. La musique peut nous raconter des histoires aussi.

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