Lectures 2005

Couverture: Haunted, Chuck PalahniukAvec la sortie de Fight Club, Chuck Palahniuk est devenu l’alpha-writer de toute une génération d’Américains. Depuis, il livre régulièrement des livres assez similaires écrit dans un style très particulier: vif, jeune, drôle, brutal, horrifique et définitivement tordu. Chose certaine, le mythe entourant l’auteur ne cesse de grandir. Lors de sa dernière tournée de publicité, ses lectures publiques de sa nouvelle “Guts” ont causé l’évanouissement de plus d’une soixantaine de personnes, au rythme de deux ou trois par lecture.

Avec une réputation pareille, on attendait Haunted avec impatience. Il s’agit -de loin- du livre le plus épais de la carrière de Palahniuk (400 pages versus 200-300), mais aussi du plus inhabituel. C’est à la fois un roman et une collection de nouvelles, un fix-up entourant plus d’une vingtaine de courtes histoires tout aussi… particulières les unes que les autres. Le livre va du réalisme bizarre au fantastique pur, en passant par au moins une nouvelle de science-fiction à saveur très fifties.

Âmes sensibles s’abstenir, et on ne rigole pas: Palahniuk a une réputation à conserver. La première histoire est l’infâme “Guts”, aussi réjouissante que peut suggérer le titre. Les autres ne sont pas moins extrêmes: Les morts grotesques, on les ramasse à la pelle dans ce recueil. Pour Palahniuk, l’humanité n’a rien de glorieux, rien de sacré. On peut mourir d’un accident bête ou aux mains d’un psychopathe sans trouver de sens à la tragédie. Certaines histoires sont efficaces: Je garde un bon souvenir de “Foot Work” (le côté sombre des massages), “Slumming” (jouer au mendiant est amusant jusqu’à ce que quelqu’un meurt), “The Nightmare Box” (où une machine révèle l’Ultime Secret, un secret qui rends fou) et “Product Placement” (morale: ne postez jamais sur le web une critique négative d’un auteur inconnu. Oups.) Pas particulièrement original, mais bien fait et vite lu.

Mais Haunted n’est pas du tout bon. L’intrigue qui englobe les nouvelles a un certain potentiel: Isolé du reste du monde pendant trois mois, des “apprentis-écrivains” décident qu’il est plus facile de saborder leur séjour en odyssée de survie pour vendre leur histoire à Hollywood. Relents d’une satire au sujet de la télé-réalité, mais malheureusement Palahniuk éclabousse ses personnages, étire la blague et finit par perdre notre sympathie. Difficile de s’en faire pour une douzaine d’illuminés qui méritent tout ce qui leur arrive, n’est-ce pas? À un moment donné, on en vient même à se demander qu’est-ce que l’on fait à lire tout ça.

Et c’est là que se trouve le plus grand problème du livre. Palahniuk, depuis Fight Club, est prisonnier d’un jeu de chicken qu’il doit jouer avec son audience: Chaque livre doit être plus écoeurant, plus cabotin, plus extrême. Haunted réussit… mais verse aussi dans un excès qui révèle un côté mécanique au rôle de Grand Guignol que se donne l’auteur. Il essaie trop fort et le tout devient parfois d’un ridicule évident. Hélas, Palahniuk joue ainsi avec sa base littéraire: Il est peu probable que ce livre lui amène des nouveaux lecteurs… mais il n’est pas exclu qu’il en perde quelques-uns.
Couverture: Behemoth B-Max, Peter WattsPeter Watts, le prince glauque de la science-fiction canadienne-anglaise, est de retour avec βehemoth, concluant ainsi une trilogie amorcée avec Starfish et Maelstrom. Le résultat est non seulement à la hauteur des attentes, mais réussira peut-être même à convaincre certains de jeter un second regard sur les deux premier tomes de la trilogie.

Ceux qui connaissent bien Watts savent déjà que “glauque” est un euphémisme lorsque l’on considère son oeuvre. Biologiste de formation, Watts ne souffre d’aucune sentimentalité lorsque vient le moment d’aborder “l’humanité” de ses personnages. βehemoth commence cinq ans après les événements du volume précédent, cinq ans après qu’une pandémie ait ravagé l’Amérique du Nord, tuant des centaines de millions de personnes et (horreur!) rendant l’Internet inutilisable.

βehemoth représente ni plus ni moins que la résolution de tous les petits sales conflits entre les personnages de la série. La première moitiée (β-Max) se déroule dans l’environnement claustrophobe d’une station sous-marine, alors que s’affrontent finalement “rifters” altérés et “corpses” corporatifs. La deuxième moitié (Seppuku) se déroule sur terre, entre Boston et Sudbury, alors qu’éclate le triangle dramatique entre Clarke, Lubin et Desjardins (hé oui, le Grand Méchant est un Québécois!), chacun des trois ayant sa propre petite idée de ce qu’est la responsabilité, la culpabilité et la destinée…

Couverture: Behemoth Seppuku, Peter Watts“Glauque”, ais-je dit: Chacun des trois personnages principaux est personnellement responsable de la mort de centaines, milliers, millions de personnes. Chacun est sadique, abusé ou assassin, et parfois les trois à la fois. Mais cette étude en teintes de noir s’avère fascinante: Où commence la raison et où se termine l’émotion lorsque la torture délibérée d’une seule personne s’avère plus dérangeante que le génocide net et systématique de milliers d’inconnus? Sommes-nous des automates prisonniers de nos circuits neuronaux? Et si l’émotion s’avérait plus éthique que la raison?

Ouf. Il ne s’agit certainement pas d’un livre destiné à tous. Entre autres pré-requis, il est impératif d’avoir lu, aimé et compris les deux premiers tomes de la série. La séparation de l’histoire en deux volumes séparés est également un problème pour quiconque a à payer pour ses livres de SF. Peut-être serait-il plus pratique d’aller demander des exemplaires à la bibliothèque municipale?

En revanche, cette conclusion rehausse rétrospectivement mon opinion des deux premiers livres: Je comprends maintenant l’ampleur de la vision de Watts, et les inconforts des premiers livres sont aussi beaucoup plus compréhensibles. Behemoth est un autre solide roman de hard-SF canadienne (les détails technoscientifiques sont excellents) qui plaira sans aucun doute aux fans de l’auteur. Dommage que le congrès Boréal l’ait déjà invité en 2003; je ne détesterait pas lui parler à nouveau…
Couverture: Accelerando, Charles StrossMesdames et messieurs, voici le livre SF de la décennie. Je n’exagère pas: Quelques jours après en avoir terminé la lecture, je pense qu’Accelerando, de Charles Stross, passera à l’histoire comme la version 2000s de Schismatrix (Bruce Sterling, 1985): Peut-être pas le grand gagnant de tous les prix, mais le livre de science-fiction à la fine pointe du genre, montrant la voie à toute une génération de lecteurs. La SF sera différente maintenant qu’elle a absorbé la révolution Internet, maintenant que nous pouvons jeter les anciens futurs confortables à la poubelle.

L’intrigue d’Accelerando est moins importante que son but premier: confronter la notion de la Singularité technologique. Contrairement aux autres auteurs de SF trop apeurés d’aborder l’inconcevable, Stross regarde la Singularité en plein visage et dit “Allons-y; voyons voir”. Accelerando est conçu comme un fix-up de trois trilogies de nouvelles, mettant en vedette une famille bien spéciale et un chat qui n’est pas un chat. La première génération anticipe la singularité; la deuxième y participe pleinement; la troisième est laissée derrière une fois arrivée la post-humanité. Mais si le trans-humanisme s’avérait être un cul-de-sac existentiel?

Image: Accelerando sur PDAVous n’avez pas idée de la densité des images, des phrases, des idées dans Accelerando: Un seul chapitre contient suffisamment d’idées pour remplir un roman. Stross, ais-je répété à plusieurs occasions, n’écrit pas autant qu’il compresse de l’information dans des phrases qui doivent être décodées par le lecteur. Il faut être un véritable féru de hard-SF pour y comprendre quelque chose: Accelerando, pour reprendre l’expression de Rick Kleffel, est le genre de SF à faire peur aux gens normaux. Le futur, dit Stross, serait très compliqué. Son livre est écrit en conséquence, avec un style aussi brutal que dense: Après tout, la singularité n’est qu’une affaire de bandwidth

Des livres comme Accelerando n’arrivent que très rarement: Voici une nouvelle vision du futur, parfois drôle et parfois horrible mais tellement excitante que l’on a presque hâte que ça se produise. Le techno-optimisme de Stross est contagieux. Mieux encore: l’auteur s’est entendu avec son éditeur pour distribuer, gratuitement, des copies électroniques multi-format du manuscrit final du livre: Si vous voulez lire un peu, beaucoup ou tout le livre sans attendre, dirigez-vous vers accelerando.org et amusez-vous bien…
Billet: HARRY POTTER AND THE GOBLET OF FIREHurry Spotter, Hairy Pooter, Hurray Pothead… c’est plus simple de trouver des noms débiles à donner à cette série que d’en faire un commentaire original. Est-ce que quelque chose n’a pas été dit au sujet de Harry Potter? Je blaguait avec une collègue que la plupart des critiques devraient se limiter à “Maintenant à l’affiche“: est-ce que la pire critique au monde réussirait à dissuader un seul membre de l’audience potentielle du film?

Alors que j’écris ceci, le succès financier de ce quatrième épisode est indéniable: À $230M trois semaines après sa sortie, il n’est pas impossible que le film dépasse les recettes totales du troisième volet avant la fin de l’année. Feu de paille? Manifestement, non. Stupide succès populaire? Pas plus: Metacritic et Rotten Tomatoes s’entendent pour dire qu’il s’agit d’un des meilleurs films de l’année. Avec cette série, Warner Brothers a réussi à faire une série qui échappe à la critique: Après quatre films tout aussi solides les uns que les autres, Rowling doit s’estimer chanceuse: la probabilité de voir Hollywood réussir une adaptation est minuscule, alors imaginez quatre de suite!

Bref, HARRY POTTER AND THE GOBLET OF FIRE est maintenant à l’affiche et j’ai dû être un des derniers en Amérique du Nord à voir le film, à juger par l’audience éparse dans la salle. Au sujet du film, je suis satisfait mais pas emporté. N’ayant pas voulu lire le livre avant le film (ça viendra d’ici une semaine ou deux) j’ai eu l’impression que beaucoup de matériel est resté dans le livre: le problème est particulièrement criant en matière d’interaction entre les personnages. Je suis toujours aussi agacé par la passivité de Harry et la façon dont il semble profiter de passe-droits énormes. Je me suis même demandé s’il était un très bon magicien plutôt qu’un “gars avec des connections”!

Mais ça, c’est moi. Qu’est-ce que vous en avez pensé?
Couverture: Quebec francais 139Il fallait bien qu’on en parle: L’édition présentement en kiosque de la revue Québec Français (#139, Automne 2005) consacre pas moins de 27 pages à un dossier sur la littérature fantastique. (Ce total grimpe à près d’une quarantaine de pages en considérant le reste du matériel de genre plus loin dans la revue, y compris un mini dossier sur Bryan Perro.)

Au sommaire: Des explications, des définitions, des commentaires sur Alire et Solaris, un article de Serena Gentilhomme et Claude Bolduc, un mot de Frédérick Durand et une liste des dix oeuvres incontournables du fantastique d’ici par nul autre que Daniel Jetté.

Québec Français, bien sûr, n’est pas dédié aux amateurs de genre. Lorsque Steve Laflamme s’étonne presque, dans son introduction, de constater que « le fantastique n’est pas pour autant dépourvu d’intérêt – ni de vertu », il ne faut pas s’offusquer ou rouler des yeux, car c’est là une constatation utile aux lecteurs primaires de la revue, soit des professeurs et académiciens.

Pareillement, si vous trouvez que son “Introduction au fantastique – Éléments de définition” est un peu longue pour rien, un peu trop réductrice et terriblement académique avec ses références constantes à Todorov, bravo – mais vous ne faites pas partie du public idéal de cet article, qui part de la littérature blanche pour s’intéresser (avec quelques inquiétudes, présumons-nous) à un de nos genres favoris. Le lecteur de fantastique aura, bien sûr, internalisé la plupart des traits du fantastique grâce à des lectures abondantes – mais ce n’est pas le cas de la vaste majorité des abonnés à la revue.

Il y a quand même un petit plaisir satisfait à voir un académicien sympathique au milieu tel Roger Bozzetto, décortiquer l’effet du fantastique à l’aide d’un numéro spécial de Solaris (à laquelle il collabore à l’occasion). On retiendra une belle analogie de son article “Les domaines des fantastiques” pour expliquer que le fantastique, ce n’est pas que des monstres:

Ce n’est pas la présence de tel ou tel monstre, telle ou telle allusion aux vampires ou aux fantômes qui créera des effets de fantastique. (…) Dire « voici un vampire » réduit le vampire à l’état d’objet du monde, aussi fantastique qu’un tabouret ou une paire de pantoufles. Mais faire en sorte que le tabouret ou la paire de pantoufle… deviennent maléfique, voila qui crée des effets de fantastique. (…) En somme, les effets de fantastique sont produits par le regard et non par la présence des choses elles-mêmes.”

Après ce départ bien formateur, Serena Gentilhomme et Claude Bolduc arrivent avec le charme et l’humour qui leur sont propres dans “Et pourtant il vit…”, un regard sur les raisons et l’impact social du fantastique dans une société soi-disant rationnelle. Bien renseigné des deux côté de l’Atlantique et écrit de façon limpide, voici un article par deux personnes qui se font pas qu’étudier le fantastique, mais demeurent épris du genre.

On retombe dans l’étude académique au prochain article, “Le Monstre est-il un homme comme les autres” de Clarisse Dehont. Voilà une étude du monstre qui a le mérite de passer de Anne Rice à Natasha Beaulieu, comme en témoigne cette phrase clé: “Beaulieu se rapproche de Rice et de Poppy Z. Brite par l’exacerbation sensuelle de chacun de ses personnages.” Oh yeah, baby!

En ce qui me concerne, l’article marquant de ce dossier fantastique est la liste des “Dix œuvres fantastiques québécoises qu’il faut découvrir” de Daniel Jetté. J’aime y penser, bien sûr, comme étant le pendant fantastique de mes propres “Dix incontournables de la SFQ”. Il est certainement difficile d’être en désaccord avec l’essentiel de ses choix. Je n’éventrerai pas les titres qu’il a choisi, mais laissez-moi vous faire part des heureux auteurs: Mathieu, Sernine, Champetier, Senécal, Bolduc, Cartier-Jones, Chabin, Laurier, Durand et Dorais. On aura remarqué la signature de Daniel ici et là dans les commentaires ailleurs sur ce blog, ce qui me permet de lui dire directement: Bravo! (Ce top-10 est suivi par une autre excellente liste de “Lectures Fantastiques” supplémentaires, de Jetté et Laflamme.)

Les académiciens, amateurs et lecteurs ayant eu leur mot à dire, reste à Frédérick Durand de raconter le parcours par lequel on devient et demeure un écrivain de fantastique. Parcours intéressant et compliqué, assorti de la retranscription d’une lettre de refus d’Alire (est-ce bien vu de publiciser de telles choses?) et de commentaires biens sentis sur l’état du genre fantastique. Peu importe ce que vous connaissez de l’œuvre de Durand, l’article fait preuve d’une franchise désarmante et demeure fascinant du début à la fin.

En petit boni, Patrice Roy discute de l’enseignement du fantastique à travers la BD avec “L’expérience fantastique en bande dessinée.” Le processus pédagogique sera surtout utile aux professeurs de français, mais le reste de l’article saura plaire aux amateurs de BD.

C’est la fin du dossier fantastique, mais pas nécessairement de notre intérêt vis-à-vis le reste de la revue: Le dossier suivant, sur “Le roman à l’école”, comprends plusieurs capsule écrites par des étudiant(e)s au sujet de livres de SFQ. Ne soyez donc pas surpris de voir, à nouveau, les noms de Bolduc, Perro, Champetier, Senécal et autres. (En plus d’un certain “Terry Prat Chett”.)

À remarquer au bas de la page 85: Une pédago-pub des éditions Alire.

La chronique cinéma s’attaque à “War of the Worlds”. Décidément, on croirait dans un numéro de Solaris!

Finalement, ce festival fantastique s’achève en même temps que la revue avec un spécial Bryan Perro, composé d’une entrevue avec l’auteur (avec quelques détails sur la conception et l’écriture de la série “Amos Daragon”) et une fiche de lecture pédagogique au sujet du premier livre de sa série.

Non, Québec Français ne s’adresse pas aux fans de genre. Mais il y a suffisamment de bon matériel ici pour plaire à l’amateur de fantastique. La revue n’est pas disponible à tous les coins de rue (je me suis procuré mon exemplaire à la Maison de la Presse Internationale sur Sainte-Catherine, où il restait deux exemplaires), mais il devrait y avoir au moins un exemplaire à la bibliothèque universitaire la plus près de chez vous. Essayez d’y jeter au moins un coup d’œil.
Couverture: Incompetence, Rob GrantSi jamais l’incompétence qui vous entoure vous semble insupportable, sachez que ça pourrait être bien pire. Dans son roman de SF humoristique Incompetence, le britannique Rob Grant s’amuse à imaginer les aventures d’un agent secret au sein des Etats-Unis d’Europe (hé oui), où une loi interdit “la discrimination au travail, à n’importe quel niveau, pour causes d’âge, de race, de religion ou d’incompitence.”

Les résultats ne tardent pas à être évidents. Notre protagoniste s’estime chanceux si son vol d’avion parvient au bon aéroport. Les bagages, eux, seront dans un autre état. Arrivé à sa chambre d’hôtel, “Harry Salt” n’est guère surpris de constater que le lit n’y est pas. L’absence de lavabo est un peu plus frustrante, cependant, et un appel à la réception ne règle rien lorsqu’il ne parvient qu’à rejoindre le restaurant de l’hôtel. À part Harry, la seule personne compétente dans ce livre semble être le meurtrier qu’il traque.

La SF comique est plus rare qu’on le souhaite, et cet hybride policier/SF arrive donc à un bon moment. Écrit par un ex-membre de la troupe “Red Dwarf”, Incompetence nous livre un portrait satirique d’une Europe devenue complètement inepte. Louer une automobile pour sortir de Paris s’avère être une aventure de plusieurs pages, pendant laquelle “Harry” aura à traiter avec un manuel d’instruction inutile, un remorqueur impatient, des voies parisiennes menant inévitablement à l’Arc de Triomphe et un corps laissé dans le coffre arrière. Et ne disons rien au sujet des chaussures en cuir légumineux qu’il doit porter…

La lecture est plaisante, mais le rythme est inégal. Des péripéties absurdes traînent en longueur longtemps après que la blague est consommée. Qui plus est, la finale abandonne momentanément l’humour pour livrer une conspiration qui semble tirée toute droit des fantasmes anti-américains les plus vicieux. Mais ces quelques ratées ne parviennent pas à affecter le plaisir d’un roman bien léger qui rappelle légèrement celui des livres de Douglas Adams, en un peu moins cosmique. Petit divertissement vaut bien du grand art de temps en temps.

Couverture: Lady of Mazes, Karl SchroederL’écrivain de hard-SF canadien Karl Schroeder est de retour sur les tablettes ce mois-ci avec un troisième roman solo, suivant les excellents Ventus et Permanence. La bonne nouvelle, c’est que Lady of Mazes est du même niveau que ses deux romans précédents. La meilleure nouvelle, c’est que Schroeder a décidé de faire ça plus court à “seulement” 286 pages. Mais attention! Ce ne seront pas 286 pages faciles…

Même tenter d’expliquer le gadget au centre du roman demande un peu d’effort: Dans un futur éloigné, les humains fonctionnent avec une technologie “inscape” (“moiysage?” Bonne chance au traducteur…) qui modifie ce que les sens transmettent au cerveau et prennent contrôle des actions du corps lorsque nécessaire. Une application élémentaire de l’inscape serait d’effacer de notre réalité les gens que nous n’aimons vraiment pas: L’inscape les rendrait essentiellement invisibles, et prendrait occasionnellement contrôle (transparent) de votre corps pour vous empêcher de foncer dans cette personne en plein milieu d’un corridor. Vous voulez changer la couleur de vos murs sans repeinturer? Modifiez votre vision du monde. Mais une fois parti sur cette lancée, où s’arrêter? Républicains et Démocrates pourraient fort bien se construire des réalités parallèles où ils n’auraient jamais rien à faire avec “l’autre camp”. Plusieurs sociétés incompatibles pourraient co-exister dans le même espace physique. Schroeder commence par présupposer un anneau-monde où tout le monde utilise inscape, donnant lieu à des réalités très différentes qui existent sans avoir connaissance des autres. Mais notre héroïne a un don spécial: à la suite d’un horrible accident, elle peut voir les autres réalités…

Ne vous inquiétez pas si les premières cent pages du roman sont difficiles à aborder: Schroeder a adopté la stratégie de l’immersion et prends un matin plaisir à assommer le lecteur à coup de termes étranges et de coutumes encore plus exotiques. (Pour ceux qui voudraient un guide de lecture, Schroeder a amorcé une série de notes sur la conception du roman à kschroeder.com) C’est compréhensible, mais à peine: La société dans laquelle vit notre protagoniste est décalé de tout, et ça prendra un exil dans un autre endroit beaucoup plus avancé pour que le roman décolle de façon satisfaisante. Les deux derniers tiers de Lady of Mazes sont une succession d’idées nouvelles, de spéculation haut de gamme et de passages d’une imagination délicieuse.

Schroeder a écrit ici un véritable roman de science-fiction politique: Pas la basse partisanerie que l’on confonds trop souvent avec le mot “politique”, mais une interrogation continue sur le pouvoir et les compromis nécessaires pour vivre en société. Comment les sociétés s’organisent-t-elles lorsqu’elles peuvent rendre les trouble-fêtes invisibles? Est-il possible de former des systèmes politiques décentralisés qui peuvent fonctionner? Ce n’est pas un accident si les expressions “adhocracy” et “open-source politics” sont mentionnées à quelques reprises. Ce n’est pas le cas de la formule “technology is legislation”, mais c’est définitivement une facette de ce que Schroeder essaie de faire ici: Réfléchir sur les modèles d’interaction humaine telles qu’affectées par la technologie possible ou défendue. Qu’est-ce qui pourrait être plus science-fictif que ça?

Il va de soi que Lady of Mazes ne s’adresse pas à tout le monde. Il faudra être un lecteur de SF aguerri pour naviguer entres animas, AIs et anneaux-mondes. Il faudra un peu de patience pour passer à travers les cent premières pages. Il faudra être un peu généreux pour ne pas dire “oui, mais…” au concept d’inscape. Mais le résultat en vaut la peine: Lady of Mazes nous laisse un peu essoufflé, un peu déboussolé devant tellement de nouvelles idées à assimiler d’un seul coup. Il est probable que l’inscape reviendra dans d’autres romans de SF (pas nécessairement écrits par Schroeder) tant c’est une notion neuve et pleine de possibilité, pas autant une “réalité virtuelle” qu’une “réalité modifiée.” Avec ce tour de force, Schroeder confirme son excellente réputation comme un des meilleurs écrivains de l’école de hard-SF canadienne. Ouf!
Couverture: Looking for Jake, China MievilleAvec le succès commercial et critique de China Miéville (King Rat, Perdido Street Station, The Scar, Iron Council), il était peut-être inévitable qu’on lui fasse la faveur d’un recueil de courts textes, et ce des deux côtés de l’Atlantique. Il va sans dire que les amateurs de Miéville seront satisfaits de Looking For Jake. Heureusement, les autres y découvriront un écrivain de littérature fantastique qui mérite leur attention.

Malgré son succès critique quasi-mainstream, Miéville reste un écrivain qui aime faire peur à son lectorat, et c’est ainsi que la vaste majorité des 14 histoires de cette collection se trouvent dans une veine bien inquiétante. “Looking for Jake” et “The Tain” sont deux histoires post-apocalyptiques bien croustillantes: que dire de plus sur le côté Grand Guignol de Miéville? À une autre ère, il aurait parfaitement pu écrire pour les pulps: Rares sont ses nouvelles qui ne sont pas construites autour d’une idée intéressante. (Dans “The Tain”, les réflets se rebellent; Dans “The Ball Room”, l’horreur se déroule dans une section d’un magasin IKEA.) Malgré le type d’écriture soignée qui a avalé plusieurs de ses contemporains dans une incompréhensibilité ennuyeuse, Miéville conserve une sensibilité grotesque tout à fait divertissante.

L’autre constante de ce recueil, c’est que Miéville demeure un écrivain parfaitement urbain. Les grands espaces ne l’intéressent guère: C’est la grande ville (Londres, en particulier) qui le fascine. Dans “Reports of Certain Events in London”, ce sont les rues qui se déplacent d’un endroit à l’autre. Dans “Foundation”, les édifices demandent des sacrifices. Parfois, Miéville se contente de parler des paranoïas propres aux agglomérations urbaines: Dans “Go Between”, un homme passe des messages d’un inconnu à l’autre, ne sachant jamais trop pour qui ou pour quoi il travaille.

Mais il n’y a pas que l’horreur qui attend les lecteurs de cette collection. Quiconque a déjà rencontré Miéville sait que l’écrivain a un sens de l’humour décapant et des convictions politiques tout aussi acérées. D’où la présence délicieuse de “’tis the Season”, dans un futur où Noël[TM] est réservé à ceux qui peuvent acheter une licence d’exploitation… “Entry Taken From A Medical Encyclopedia” est indescriptible, mais incroyablement drôle. “An End to Hunger” se trouve moins franchement entre l’horreur et l’humour, alors qu’un informaticien s’attaque à des œuvres de charité mal placés. Les fans de l’univers Bas-Lag auront droit à un petit cadeau bien construit avec “Jack”.

Tout le recueil n’est pas aussi intéressant (“Details”, “Familiar” et “Different Skies” ne m’ont laissé aucune impression mémorable, et si quelqu’un peut m’expliquer la bande dessinée “On The Way to the Front”, SVP laisser un commentaire ci-dessous.) et les trucs stylistiques de Miéville sont parfois plus agaçants qu’intéressants. On n’échappe pas non plus à l’impression que Miéville est définitivement un romancier plutôt qu’un nouvelliste: Seul “The Tain” réussit à construire un protagoniste distinct, et ce n’est pas un accident s’il s’agit de la nouvelle la plus longue du livre.

Néanmoins, Looking for Jake a de quoi satisfaire. Les collections fantastiques ne courent pas les rues (si elles le font, c’est qu’il s’agit de collections authentiquement fantastiques), et celle-ci sera d’intérêt à plus que les fans existants de l’auteur. Sans déloger Perdido Street Station de la liste des incontournables, ce recueil représente une autre voie d’approche pour ceux qui voudraient bien découvrir le phénomène Miéville.
Couverture: Market Forces, Richard MorganImaginez Dilbert dans DEATHRACE 2000. Michael Bay réalisant un scénario de Naomi Klein. Une critique du capitalisme, rehaussée de filles bien roulées. Un livre où une adaptation hollywoodienne devrait réduire le nombre de poursuites automobiles et de scènes de nudité. Voilà ce qu’est Market Forces de Richard Morgan.

Vers 2050, l’Angleterre est divisé entre les rares ultra-riches et les masses pauvres. Les corporations investissent dans les sales petits conflits civils des pays du tiers monde. Et quand des hommes d’affaire ne s’entendent pas sur quelque chose, ils règlent leurs petits problèmes sur l’autoroute, en tentant de détruire leur adversaire à coups de roue et de fusils. C’est, bien évidemment, une satire. Mais ça n’empêche pas Morgan de critiquer l’hyper-capitalisme avec une ferveur tout à fait féroce.

Ceux qui sont familiers avec les romans précédents de Morgan (Altered Carbon et Broken Angels, tous deux recommandés) ne seront pas surpris de constater, à nouveau, que Market Forces est un roman pour grands garçons friands de violence et de poitrines gonflées. Les femmes sont soit des épouses invisibles, des séductrices dangereuses ou des harpies à éliminer. Les hommes ne s’en tirent guère mieux, bourrés comme ils sont de testostérone et d’une soif insatiable de pouvoir. Ceci n’est clairement pas un roman à mettre entre toutes les mains.

Mais quelle énergie! Dès le départ, Market Forces démarre en grande vitesse et lâche rarement l’accélérateur. Morgan sait écrire pour accrocher son lecteur, même à travers le la transformation du protagoniste en brute impitoyable, même à travers les scènes cotées X. Les quelques quatre cent pages de ce livre roulent à toute allure. On ne s’ennuie pas, et on récolte en passant quelques idées provocantes sur l’exploitation du tiers monde par le nôtre. C’est sans doute le seul roman de poupounnes-et-carabines à se terminer par une bibliographie citant Michael Moore et Noam Chomsky. S’agit-il d’un livre pour vous? Ça dépends: aimeriez-vous lire un croisement entre MAX MAX 2: THE ROAD WARRIOR et THE CORPORATION?
La compétition sera féroce pour les Prix Aurora Awards 2006, catégorie “Best Long-Form Work”. Déja disponible sur les tablettes des libraires, rien qu’en hard-SF: Spin (Robert Charles Wilson) et Behemoth: Seppuku (Peter Watts). Bientôt: Lady of Mazes (Karl Schroeder). Ce à quoi il faut rajouter Mindscan de Robert J. Sawyer.

Couverture: Mindscan, Robert J. SawyerSon premier roman singulier depuis Calculating God (2000; ont suivi le recueil Iterations et la malheureuse trilogie Neanderthal Parallax), Mindscan est également le livre le moins agaçant de l’auteur depuis le siècle dernier. Si vous êtes familiers avec l’oeuvre de Sawyer, vous savez déjà si vous êtes pour ou contre ce qu’il fait: Il reste constant dans son approche! Lire du Sawyer est, pour les lecteurs plus avancés, un exercice d’équilibre entre l’admiration pour ce qu’il fait bien (exploration enthousiaste d’une idée centrale, science relativement étanche, lecture facile) et l’exaspération devant ce qu’il fait moins bien (Écriture pédestre, personnages indifférents, naïveté politique). Mindscan, heureusement, fait pencher la balance du bon côté.

Sawyer avait déjà exploré les enjeux reliés à la conscience humaine dans The Terminal Experiment (1995), mais il y revient avec encore plus d’idées dans Mindscan. Ici, une technologie permet de copier la conscience humaine dans un corps androïde. Mais personne ne sera surpris de voir que l’innovation crée des remous: Certaines personnes ne considèrent pas la copie comme une véritable personne, et c’est sans parler de ce qui arrive aux originaux… Ajoutez un drame juridique, un peu d’action, une finale décevante, un futur en carton-pâte, une myopie sélective en matière d’anticipation et -hop- vous obtenez un roman convenable que l’on peut lire en un après-midi.

Ce n’est pas trop mauvais, même si les limites de l’écriture de Sawyer deviennent parfois un peu trop évidentes. Son futur de 2045 est trop influencé par 2005 (États-Unis réactionnaires; Canada parfait; autrement, pas beaucoup de différences) pour être crédible. Son emploi de blagues et d’anecdotes contemporaines est souvent maladroit. Son intrigue semble hermétique au reste du monde. Mais Mindscan est peut-être mieux abordé comme un roman de SF old-school où les idées prennent toute la place et où les considérations littéraires ne servent que de soutien à la parade d’idée. Sous cette optique, Mindscan livre toute la marchandise. On se laisse emporter par le charme d’un roman du pure science-fiction.

L’approche coutumière de Sawyer étant ce qu’elle est, on résiste difficilement à l’envie de discuter surtout des fautes de l’ouvrage. C’est cependant prendre pour acquis les mérites du roman: pour les fanas de la SF comme littérature d’idées, Mindscan convient parfaitement bien à la tâche de divertir. Il y aura certainement de meilleurs romans de SF cette année (Spin en est un, tiens) mais pour les amateurs de Sawyer qui attendaient un retour à la norme après quelques ratées, Mindscan n’est pas une déception.
Couverture: Old Man's War, John ScalziLes habitués de la blogoSFère anglophone connaissent bien John Scalzi: Son blog, Whatever, roule depuis 1998 et a depuis accumulé un lectorat se chiffrant dans les milliers de visiteurs par jour. Ce qui frappe chez Scalzi, c’est l’aisance avec laquelle il peut écrire sur n’importe quel sujet de façon intéressante. Sa “voix”, perfectionnée au fil d’années d’écriture professionnelle, est claire, amusante et passionnée.

Toutes ces qualités se retrouvent maintenant dans son “premier” roman. (Son véritable premier roman, Agent to the Stars, est disponible en-ligne et sera bientôt publié par le petit éditeur Subterranean Press.) Une variation sur la SF militaire à la Starship Troopers, Old Man’s War raconte les aventures de John Perry, un homme qui -une fois ses 75 ans arrivés- décide de… s’engager. Il a des bonnes raisons, direz-vous: non seulement les marines coloniaux doivent affronter toute une galaxie pleine de méchantes bestioles, mais le service militaire fournit un traitement de réjuvénation!

Il n’y a rien de particulièrement innovateur dans ce roman, mais ne laissez pas ce fait vous décourager d’y jeter un coup d’oeil. Scalzi n’est définitivement pas un militariste, et le résultat est un roman de SF militaire qui demeure prenant d’un bout à l’autre. Scalzi sait raconter son histoire, et son style limpide ne perd pas une page pour nous accrocher. Beaucoup de détails bien maniés nous donnent l’impression d’un roman de SF compétent, à l’affût des conventions du genre et non sans une certaine sentimentalité bien menée.

Old Man’s War demeure tout de même un roman d’un auteur débutant. Si le style narratif est particulièrement raffiné, on ne peut pas en dire autant de l’intrigue. John Perry est soit extrêmement chanceux, ou bien l’auteur a tendance à faire avancer son histoire à l’aide de coïncidences hideuses. Des rencontres improbables mènent le développement des péripéties du livre et si on aurait pu pardonner à Scalzi une telle offense unique, c’est moins drôle à la troisième coïncidence…

Pourtant, je garde une très bonne impression d’Old Man’s War: Le style à lui seul est d’une accessibilité exemplaire, ce qui n’est pas évident dès que l’on discute de SF militaire. Scalzi manie avec adresse les détails, l’action, les émotions et l’humour nécessaire à ce genre d’histoire. Connaissant le style de l’auteur, je m’attendais à apprécier Old Man’s War. Ce que j’étais loin de me douter, c’est à quel point le livre peut être accrocheur!
Je ne ferais pas une habitude de commenter ici toutes mes lectures, mais puisque Spin (Tor, 2005) est à la fois récent, canadien et intéressant, je ne vois pas pourquoi je ne devrais pas vous encourager à le lire dès que possible.

Si vous avez déjà lu du Robert Charles Wilson, vous savez déjà que la force principale de cet auteur est de faire beaucoup avec de simples modifications à des idées SF connues. C’est un “idéateur suffisant” en ce qu’il déploie juste assez d’originalité pour ancrer la prémisse de son livre, puis explore les ramifications de ses idées sur des personnages biens humains. Dans The Harvest, il s’est intéressé au post-humanisme des années avant la série Left Behind. Dans The Chronoliths; le voyage dans le temps. Mysterium; univers parallèles. Et ainsi de suite. Ce n’est pas un écrivain sans fautes (Darwinia et Bios étaient, um, décevants), mais ses trois derniers livres montrent un professionnel en plein contrôle de son métier. (Ne manquez surtout pas The Perseids pour un recueil d’horreur SF avec Toronto comme arrière-plan.)

Spin s’ajoute à cette série de succès en livrant un roman typiquement Wilsonesque, à savourer du début à la fin. Les cinquante premières pages à elles seules nous en donnent pour notre argent. Dans un futur proche, un voile opaque enveloppe la terre: une barrière isole notre planète du reste de l’univers, faisant disparaître les étoiles, la lune et le soleil. Une mise en scène semblable rappelle la prémisse de Quarantine de Greg Egan (Legend, 1992) mais Wilson est plus terre-à-terre dans son idée: cette bulle opaque est perméable, mais il devient évident que la planète est maintenant temporellement détachée du reste de l’univers: pour chaque minute terrestre, des années s’écoulent hors la bulle.

Ce n’est pas un problème autant qu’une opportunité… mais en dire plus serait gâcher une partie du roman. Pas tout le roman, cependant, car Wilson préfère modérer ses spéculations et s’intéresser à ses personnages, alors que l’emphase du roman passe des idées aux impacts de ces mêmes idées sur des personnages bien campés. L’écriture atteint un bon équilibre entre sophistication littéraire (y compris une structure non linéaire intrigante) et lisibilité de base.

Et c’est là que l’on apprécie la niche qu’occupe Wilson dans le genre d’aujourd’hui: Il écrit de l’authentique science-fiction qui demeure tout de même accessible à quiconque ne lit pas de la SF à chaque semaine. Wilson n’est pas à la fine pointe du genre, mais il écrit de la science-fiction mature et aussi efficace qu’il est possible est possible de le faire à ce moment-ci. Et ce, sans éclat et sans prétention. Il est, faute d’une meilleure expression, silencieusement spectaculaire.

Mieux encore, Spin exploite les forces de la SF de genre tout en n’étant pas enchaîné à ses défauts. C’est un roman issu du début des années 2000s, et non du réchauffé. On y voit une profondeur politique, une maîtrise des idées scientifiques et une sensibilité admirable aux émotions humaines. Que demander de plus?
Couverture: Olympos, Dan SimmonsVoilà, c’est fait. Deux ans après la parution d’Ilium, voilà que Dan Simmons achève son histoire avec un autre livre de 600+ pages. Si j’insiste sur la longueur de l’oeuvre, c’est que Simmons démontre à nouveau ici un problème qui avait aussi affecté le duo Endymion/Rise of Endymion: Une bonne partie du premier 80% de l’histoire aurait pu être condensée sans grande hésitation. Quand on considère qu’Ilium n’était qu’un prologue et que Olympos batifole pendant 400 pages avant d’éclaircir son mystère, il y a de quoi penser que Simmons pèse un peu trop lourd sur la pédale de son traitement de texte.

Résumer l’histoire serait difficile. Mais commencez par imaginer une structure où s’enchevêtrent une re-création du siège de Troie, un périple de robots à travers le système solaire ainsi qu’une société d’humains sur-choyés jusqu’à l’illettrisme et vous aurez une idée de l’ampleur de tout cela. Et c’est sans compter la mécanique quantique, les univers parallèles, les copieuses références à Proust et Shakespeare, ainsi que les beaux rôles qu’occupent les dieux grecs. Le film TROY est presqu’un pré requis à cette histoire, à défaut de pouvoir citer de mémoire des extraits de l’Iliade.

Pas de doute, Ilium/Olympos est une œuvre ambitieuse. Peut-être trop, car à force de lire des passages sans doute très importants aux étudiants de littérature classique, on en vient à rouler des yeux, passer par-dessus les passages où il ne se passe rien et souhaiter que quelque chose, n’importe quoi, fasse avancer les choses. Heureusement, les deuxième tome accélère le rythme et il y a une centaine de bonnes pages vers la fin du livre, avant un épilogue qui mesure, je ne blague pas, une autre bonne soixantaine de pages. La nature véritablement science-fictionesque du récit tarde à arriver, mais elle frappe fort, rendant évidente la raison pour laquelle on a justement tant parlé de Proust, Shakespeare, Homère et compagnie. Pas mal, pas mal.

On sait qu’Ilium a été nominé pour le Prix Hugo du meilleur roman de 2003. Olympos risque d’en faire autant, si ce n’est qu’à cause du poids du nom “Dan Simmons”. C’est quand même beaucoup de travail pour un résultat guère plus qu’intéressant. Sans doute que les lecteurs avec une meilleure connaissance des classiques et une tolérance pour les longueurs seront plus enthousiastes au sujet de la série. Mais rien n’empêche de penser qu’un auteur moins raffiné, plus agressif et beaucoup plus impatient aurait pu raconter la même histoire en un seul livre d’à peine 500 pages, et qu’elle aurait été beaucoup plus agréable à lire.
Couverture: The Men Who Stare At Goats, Jon RonsonIl y a un certain réconfort, lorsqu’on entend parler de sornettes paranormales, à contempler l’idée que “le vrai monde” n’a rien à voir avec les X-Files. Les décideurs et exécutants de notre monde, assumons-nous, sont des gens raisonnables qui ont de meilleures choses à faire que de croire dans tout ce wou-wou nouvelâgiste. D’où le choc initial à lire le documentaire The Men Who Stare At Goats de Jon Ronson, un livre peut-être mieux décrit par son sous-titre: “What happened when a small group of men -highly placed within the United States military, the government, and the intelligence services- began believing in very strange things.”

Tout commence au moment d’une rencontre entre Ronson et le -um- “psychique” Uri Geller, rencontre au cours de laquelle Geller mentionne avoir été “réactivé” par des éléments du gouvernement américain. Remontant le cours de ces rumeurs, Ronson parvient à rencontrer le Major General Albert Stubblebine, ex-commandant du service de renseignement de l’armée américaine. Stubblebine, pressé de raconter son histoire, dévoile ses efforts pour intégrer le paranormal au sein du service: Entre 1978 et 1995, l’armée avait effectivement sa propre unité d’espionnage psychique. (Raisonne Stubblebine: “You cannot afford to get stale in the intelligence world. You cannot afford to miss something.”) Mais dans ce cas-ci, la réalité s’avère plus étrange que la fiction: Le groupe était tellement profondément enfoui dans les recoins des budgets sombres des forces armées que ses membres étaient relégués à des locaux pitoyables, obligés de payer pour leur propre café. Le moral de la petite unité était tout aussi misérable, miné par leur absence de succès. Dans un retournement qui saura plaire aux amateurs de conspiration, ces soldats psychiques en sont même venus à croire qu’ils étaient une unité délibérément mauvaise, conçues par l’armée pour cacher l’existence d’un groupe psychique beaucoup plus efficace…

Difficile à croire, mais l’odyssée de Ronson au sein de la parapsychologie institutionnelle devient sans cesse plus étrange. On en apprends beaucoup sur le lieutenant colonel Jim Channon, vétéran du Vietnam, et sa tentative d’intégrer des préceptes “New Age” dans les tactiques de l’armée américain à l’aide du “First Earth Batallion“. On apprend l’existence du “Goat Lab“, un endroit toujours actif où des boucs se font tirer dessus pour pratiquer les talents des médicos, et où ils servent aussi à des expériences de parapsychologie à la Darth Vader, question de savoir si un super-soldat psychique peut stopper le coeur d’un animal. (D’où le titre du livre: un excellent extrait est disponible en-ligne) On clame un succès vérifié, mais Ronson ne parvient pas à prouver la chose. À croire les personnages que Ronson interroge avec un scepticisme gentil mais grandissant, Al Quaeda et le gouvernement américain se disputent les talents des psychiques, le gouvernement américain maîtrise maintenant la manipulation des émotions par des signaux subliminaux et dans cette “guerre contre la terreur”, toutes les idées, bonnes ou mauvaises, attirent à nouveau l’attention.

Peu à peu, l’humour inhérent aux folles entrevues de Ronson disparaît alors qu’avance le livre et que les techniques débiles deviennent de plus en plus crédibles. Channon était peut-être le seul à croire que des soldats chantants pouvaient arrêter l’agression de leurs ennemis, mais l’utilisation de musique tonitruante fait maintenant partie du kit standard de torture pour les interrogateurs américains. Beaucoup d’idées à première vue “bizarres” sont devenues monnaie courante, tel l’emploi d’armes “non-fatales”. Avant peu, on est profondément enfoui dans les recoins les moins agréables de la guerre contre le terrorisme: Les manipulations psychologiques peuvent paraître bien amusantes d’un point de vue confortablement détaché (“I love you, you love me…“) mais est-ce qu’il y a un volontaire pour subir le même genre de traitement?

Puis les rires cessent quand Ronson s’attaque au projet MK-ULTRA de la CIA, et la mort suspecte de Frank Olson. Pire encore; le manque d’intérêt des médias pour enquêter sur ce qui pourrait bien être un scandale datant d’un demi-siècle. Et si, suggère Ronson, le ridicule était la première ligne de défense du gouvernement en matières parapsychologiques? Et si les photos grotesques d’Abu Ghraib n’étaient pas de malheureux accidents, mais des tactiques délibérées de contre-terreur psychologique? Guantanamo Bay est-il devenu un laboratoire pour techniques inusités d’interrogation? Comment savoir, si personne n’est intéressé à aller au-delà du grotesque?

“Comment savoir?” devient effectivement un des leitmotivs du livre. Les informations que Ronson déniche sont tout simplement ahurissante, mais elles demeurent souvent au stade de l’anecdote ou de la supposition informée. The Men Who Stare At Goats est un livre fabuleusement divertissant et mémorable, mais il est quasiment impossible de s’en servir comme d’une source de référence. Non seulement le livre ne comporte-t-il pas d’index, mais la plupart des références sont des entrevues avec les gens concernés. Je ne doute pas du professionnalisme de Ronson (qui aborde le sujet avec une incrédulité sympathique qui ne choquera aucun lecteur sceptique), mais le manque de rigueur devient parfois frustrant, tout comme la structure un peu pêle-mêle du livre.

Néanmoins, il y a trop de bon matériel dans ce livre (lisible d’un trait) pour ne pas le recommander. Ronson illumine une vérité dérangeante au sujet de ceux qui sont supposés nous protéger: si vous pouvez repérer des illuminés dans chaque segment de la société, il y en a aussi au sein des gouvernements et des agences de renseignements. Qu’est-ce qui arrive quand on leur donne un budget, une autorité et -surtout- une excuse (“La guerre contre la TERREUR!”) pour mettre en pratique leurs théories favorites? L’histoire, après tout, nous a prouvé que même les présidents ne sont pas à l’abris de l’irréel: Nancy Reagan consultait une astrologue, Clinton voulait tout savoir sur l’assassinat de JFK et les OVNIs et George W. Bush se sent (peut-être) interpellé par Dieu. À ce moment-ci, après cinq ans de bourdes par l’administration Bush II, qui croit encore en la rationalité absolue du “vrai monde”?
Couverture: The Big Over Easy, Jasper FfordeSi vous n’avez encore rien lu de Jasper Fforde, je vous envie; vous avez maintenant cinq livres tout à fait délicieux à découvrir. En commençant par The Eyre Affair, Fforde a réussi à se tailler une place enviable de fantaisiste à la fois original et accessible. Romancier post-moderne s’il en est un, Fforde s’amuse à remixer des siècles de littérature et à nous amener à l’arrière-scène de la fiction.

Après les quatre tomes de l’excellente série Thursday Next, Fforde récidive avec un roman plus ou moins situé dans le même méta-univers, mais avec un thème et des personnages plutôt différents (ce malgré des liens amusants avec The Well of Lost Plots). Croisement entre le roman policier et une fantaisie humoristique, The Big Over Easy traque l’enquête de deux policiers alors qu’ils tentent d’élucider le meurtre de… Humpty Dumpty.

Le tout se déroule, bien sûr, dans une Angleterre où Humpty Dumpty, oeuf libidineux et philantrophe, peut parfaitement bien exister, tout comme tant des personnages de comptines. Un monde où les détectives se doivent d’écrire leurs enquêtes abracadabrantes pour publication dans Amazing Crime Stories. Un monde loufoque mais réaliste, dans lequel Fforde peut laisser aller sa folie particulière.

Que les amateurs de Thursday Next se rassurent: The Big Over Easy ne perds rien du charme ou de la lisibilité des quatre premiers livres de Fforde. À nouveau, on se laisse emporter avec plaisir par la façon amusante dont l’histoire tordue nous est racontée. Un peu plus terre-à-terre, un peu plus contrôlé que ses livres précédents, The Big Over Easy n’est rien de moins qu’un charme. Seul bémol pour les lecteurs d’origines non anglophones: Le livre dépend beaucoup sur des satires de comptines qui peuvent ne pas être familières à ceux qui ne les ont pas entendu avant l’âge de cinq ans. (J’ose à peine imaginer le travail que représentera la traduction de l’ouvrage.)

Mais il n’est pas nécessaire d’être un expert en comptine pour apprécier ce livre, tout comme on peut y plonger sans rien connaître des autres livres de Fforde. Gageons seulement qu’une fois celui-ci lu, vous ne serez pas capable de ne pas lire le prochain… et ni vous n’êtes pas convaincus, allez jeter un coup d’oeil à l’archipel de sites web qu’entretient l’auteur, en commençant à Fforde Grand Central.
Couverture: The Rough Guide to Sci-Fi Movies, John ScalziSi vous cherchez encore une idée de cadeau pour vous ou votre geek favori, il y a certainement bien pire que The Rough Guide to Sci-Fi Movies de John Scalzi. Tel le titre l’indique, il s’agit d’un guide de cinéma de genre. Mais ce qui est moins évident, c’est comment le livre saura répondre à la fois aux néophytes et aux spécialistes du genre.

J’ai déjà mentionné John Scalzi. Auteur du divertissant Old Man’s War, Scalzi est un écrivain professionnel, un bloggueur émérite, un ex-critique de cinéma et un fan de SF dont les connaissances ne sont plus à douter. Mettez toutes ces qualités dans un même emballage et vous obtenez un guide opiniâtre bien informé, écrit dans un style immédiatement accessible qui n’est pas sans une bonne dose d’humour.

Faisant partie d’une série de guides sur les genres cinématographiques, The Rough Guide to Sci-Fi Movies attaque son sujet sous plusieurs angles. En plus d’une histoire du genre (y compris les antécédents littéraires du cinéma de SF), Scalzi élabore un canon des cinquante films essentiels (que vous retrouverez sur son site), examine les thèmes classiques du genre, discute des lieux et personnages classiques de la SF média et se permet également un regard rapide sur la production non américaine et télévisée. Ouf! Pour le néophyte, Scalzi réussit à donner un survol efficace d’un sujet assez complexe: Si on peut se chamailler sur la composition exacte du canon (28 DAYS LATER? THE INCREDIBLES?), les 300 films mentionnés dans ce guide forment effectivement un assortiment essentiel. (Un seul oubli, selon moi: EQUILIBRIUM)

Mais ce qui fait le charme du livre, c’est le style bien accessible de Scalzi et la justesse de ses avis. Scalzi connaît bien la SF et le cinéma: Ses opinions sont bien arrêtées, mais elles ne détonnent pas bizarrement ce que l’on pourrait désigner comme étant le “consensus raisonnable” des fans du genre. Pour ceux qui s’y connaissent bien en films de SF, The Rough Guide to Sci-Fi Movies est comme passer quelques heures en compagnie d’un autre geek qui n’a pas sa langue dans sa poche. Fort plaisant… et divertissant!
Couverture: The Republican War on Science, Chris MooneyAvec un titre comme ça, comment éviter la polémique? Les Démocrates contemplent sans doute ce livre en disant “Mais bien sûr! N’est-ce pas évident?” alors que les Républicains sont déjà en train de composer leurs répliques du genre “Vous savez, les Démocrates ont fait bien pire…”

Mais un des buts du journaliste scientifique Chris Mooney avec The Republican War on Science, c’est justement de démontrer qu’en fait d’abus politique de la science, les Républicains sont vraiment dans une classe à part: Déni du réchauffement global, coupures budgétaire des programmes de recherche, promotion du “design intelligent” comme alternative à la théorie de l’évolution, campagne de salissage contre les scientifiques qui osent contredire la ligne du parti, financement de recherches plus idéologiques que sensées, tout y passe. Et il ne s’agit pas seulement de l’administration Bush: Selon Mooney, c’est bien tout le parti Républicain qui mène une campagne anti-science, remontant à Gingrich, Reagan, voire Nixon et Goldwater.

Ce que Mooney suggère avec persuasion, c’est que le parti Républicain est politiquement composé d’une union entre les intérêts industriels et ceux des conservateurs religieux. Ces deux ailes du parti ne sont pas particulièrement intéressé, par définition, à entendre des arguments qui contredisent leurs principes de base. La moindre recherche s’attaquant aux effets de l’industrie (qu’il s’agisse de santé ou d’environnement) sera contestées à coups de dollars et d’avocats. Des études contredisant les dadas de l’extrême droite fondamentaliste (qu’il s’agisse de la création, de l’abstinence ou des “valeurs morales”) seront martelées du haut de la chaire. Ce à quoi on ajoutera la dominance politique des Républicains au niveau fédéral depuis une dizaine d’année: l’opposition démocrate peut bien ne pas être plus sympathique à la science, que peut-elle faire s’il elle est impuissante?

Pour un ouvrage s’intéressant magistralement à l’intersection entre la politique et la science, The Republican War on Science est extrêmement accessible, expliquant clairement à la fois les dédales du pouvoir et les complexités de la science moderne. () Les junkies de la politique américaine seront choyés, tout comme ceux qui s’intéressent aux réalités de la recherche scientifique. Exceptionnellement bien documenté (60 des 340 pages du livre sont composées de notes et de sources.), l’œuvre de Mooney trouve sa raison d’être autant dans sa charge partisane que dans son survol de la façon dont la science est manipulée lorsque l’argent et le pouvoir entrent en jeu.

Ce n’est pas, à proprement dit, un livre particulièrement jojo: La politisation du processus objectif qu’est la science est une mauvaise nouvelle pour tous. Réduire la science à un jeu de “c’est lui qui l’a dit” (comme dans l’affaire Terry Schiavo, où des politiciens se sont avisés d’interpréter des avis médicaux), c’est tout simplement refuser de faire face à la réalité –avec des conséquences potentiellement fatales. Plus étrange et plus déprimant que les pires distopies de J.G.Ballard…
Couverture: Spaceway: Sauvetage Interdit, Benoit RacetteStupeur et surprise lors de ma dernière visite au Chapters: Un authentique techno-thriller québécois d’un auteur et d’un éditeur tout neuf. Malgré un quart de couverture arrière problématique (voir plus bas), j’ai acheté: fallait bien voir de quoi il s’agissait, n’est-ce pas?

Hélas, Spaceway: Sauvetage Interdit se révèle être un livre remarquable, mais pour toutes les mauvaises raisons. Si quelqu’un doutait encore de l’importance d’une bonne direction littéraire, ce roman ne tarde pas à éliminer toute hésitation.

Précisons tout d’abord une chose essentielle: l’éditeur de Spaceway: Sauvetage Interdit, Direct Livre, est un service de publication à compte d’auteur. Leur site web a au moins la décence de ne pas tenter de camoufler ce fait, et on ne peut qu’admirer leur franchise. Mis à part quelques simplifications triomphalistes sur leur FAQ, je dois avouer que Direct Livre sait exactement la place qu’elle occupe dans le marché de l’édition d’ici. (Ceci dit, rappelez-vous toujours de la Règle Numéro Un de l’Édition Professionnelle: L’argent coule toujours de l’éditeur à l’auteur.)

Leurs services d’édition se chargent du strict minimum nécessaire pour transformer un manuscrit en livre de facture professionnelle: Correction d’épreuve, design graphique, impression et distribution. Malgré mes réserves sur le contenu de Spaceway: Sauvetage Interdit, je dois avouer que Direct Livre a fait un excellent travail: Le résultat est beau, bien, confortable à lire et doté d’une couverture assez réussie.

Mais la publication à compte d’auteur, c’est tout à l’avantage de l’écrivain et beaucoup moins souvent à l’avantage du lecteur. Si les mots de Spaceway: Sauvetage Interdit sont bien écrits et agencés dans le bon ordre, on découvre rapidement que ça prends plus qu’une révision d’épreuve pour faire un bon roman. Personne, manifestement, ne s’est attardé à scruter le livre pour en faire une œuvre de fiction correspondant aux normes des lecteurs d’aujourd’hui.

Avant de couper dans le vif du sujet, quelques mots sur l’intrigue: Suite à une explosion sur la Station Spatiale Internationale, la vie d’astronautes en orbite est menacée. Personne ne semble prêt à pouvoir leur porter secours. Personne? Que non! Car une société québécoise, nommée Spaceway, peut dépendre sur des navettes spatiales révolutionnaires de son cru, capable d’aller voler à la rescousse. Mais voilà que les États-Unis s’objectent à toute tentative de sauvetage… et prennent tous les moyens nécessaires pour s’assurer que Spaceway faillisse à la tâche.

Dans le domaine du techno-thriller, les sauvetages spatiaux ont donné plusieurs excellents livres. Le plus connu d’entre eux est peut-être l’excellent Storming Intrepid de Payne Harrison (1989), toujours lisible aujourd’hui malgré ses éléments de guerre froide. Plus ancien (1980) mais non moins amusant, on gardera un bien bon souvenir de Shuttle du Canadien David C. Onley. Plus récemment (2005), je m’en voudrais de ne pas vigoureusement recommander le fabuleux Freefall de Judith et Garfield Reeves-Stevens, assurément un de mes livres préférés de l’année. Dans les trois cas, on mélange un objectif difficile, de la technologie sophistiquée, un rythme d’enfer et quelques manœuvres politiques pour en arriver à un cocktail du tonnerre. Spaceway: Sauvetage Interdit s’inscrit donc dans une longue tradition de techno-thrillers bien menés.

J’étais donc fort bien disposé devant ce roman. D’où mon amère déception alors que j’ai progressé à travers les pages du livre. Cruellement dépourvu de direction littéraire compétente, Spaceway: Sauvetage Interdit frustre de par son manque des qualités les plus élémentaires d’une fiction agréable à lire.

Il y a, pour commencer, des invraisemblances assez énormes. Prenons tout simplement les navettes de Spaceway, miraculeusement “capables d’effectuer plusieurs vols consécutifs dans l’espace sans nécessiter d’atterrissages.” (Si vous avez lu la phrase précédente avec l’impression qu’elle était profondément insensée, imaginez maintenant qu’il s’agisse de la première phrase du quart de couverture arrière! Non pas qu’il s’agisse d’un accroc d’un copiste enthousiaste: Le livre dit vraiment “nous sommes la première entreprise qui ait inventé une navette possédant des capacités qui permettent de retourner immédiatement dans l’espace sans se poser.” [P.26]) Comment la navette effectue-t-elle cet exploit? Antimatière, bien sûr, mais surtout « Je ne le saurais comment l’expliquer, » n’explique pas le président de Spaceway, « mais [notre scientifique] a réussi à synthétiser une molécule d’hydrogène de manière à absorber les radiations et à les transformer en gouttelettes d’eau inoffensive. Donc un type d’énergie propre et renouvelable à l’infini!» [P.25]

Oubliez pour l’instant l’énergie requise pour créer de l’antimatière: Nous parlons ici d’une découverte scientifique fondamentale avec des applications qui font d’une navette sans atterrissage un détail sans importance. Mais, ah-ha, tout est secret… et ce même si, plus bas dans la page «nous avons fait breveter cette découverte dans tous les pays où c’était possible de le faire.»! (Ce n’est d’ailleurs pas la seule réalisation ahurissante de Spaceway, une société capable de se faire inscrire à la bourse de Toronto malgré une technologie secrète et un produit inexistant au moment de l’inscription.)

Libre à vous d’imaginer mes sourcils froncés devant une telle mise en situation. Mais peut-être peut-on tout expliquer par un univers parallèle? Après tout, on lit bien dans le livre que les deux dernières guerres du Golfe persique ont eu lieu en 1990 et 2002… [P.170]

L’effet cumulatif de ces invraisemblances est multiplié par le dédain que l’auteur semble avoir pour les journalistes, le gouvernement et les Américains. Lors du dévoilement des navettes magiques, un journaliste un peu trop curieux “se voit expulsé de l’édifice par deux taupins” et ” traîné par les pieds parmi la cohorte et jeté sur le sol de la rue devant l’entrée principale.” [P.30] Tout cela est évidemment très drôle. Plus tard, une stupide, stupide fonctionnaire du méchant, méchant gouvernement fédéral est humiliée devant témoins par un bouillant membre de l’équipe Spaceway, par l’habile stratagème sémantique de l’appeler “Madame Torture” plutôt que “Couture” [P.86]. Le gouvernement américain, bien sûr, représente la source monolithique de tous les maux. (La finale finit par verser carrément dans l’anti-américanisme de base, sans nuances.)

Le problème, c’est que ce manque de considération pour les journalistes, les fonctionnaires ou les américains déteint sur la place qu’on leur accorde dans le livre. La façon dont la crise de la Station Spatiale est traitée ne correspond à aucun scénario vraisemblable dans une Amérique toujours éprise de ses héros spatiaux. (Je présume que les prochains livres de la série sauront expliquer l’horrible secret faisant en sorte que le gouvernement américain est prêt à tuer ses propres astronautes, parce que celui-ci suggère mais ne dit rien.) Pire encore: Privé d’un bon personnage sympathique qui aurait pu être témoin des événements, l’auteur doit se border à raconter des événements de loin plutôt qu’à les décrire de près. Émeutes, destitutions présidentielles, brouillage continental et tergiversation politiques sont racontées cliniquement plutôt que ressentie par des personnages au vif de l’action.

Il y a beaucoup de matériel intéressant ici, mais aucune façon d’y parvenir avec la manière dont l’intrigue est exclusivement centrée sur Spaceway. De vagues uber-méchants américains (corpulents et bien habillés) manoeuvrent vaguement en arrière des scènes sans que ces passages ne nous apprennent rien de bien intéressant. La personnification vague des antagonistes n’est pas vraiment mieux réussie pour les héros de l’histoire. Les protagonistes (caucasiens mâles compétents, pour la plupart) se fondent un dans l’autre, à l’exception occasionnelle d’un d’entre eux qui dit «calvaire!» à plusieurs reprises. Que ressentent ces personnages? Ont-ils des doutes? Sont-ils parfois frustrés, parfois anxieux? Mystère…

Et finalement, il y a l’écriture. Les tournures de phrases qui trahissent un manque d’expérience. Le vocabulaire vague et approximatif. Les dialogues sous formes de paragraphes qui n’ont aucune ressemblance à ce qu’une oreille pourrait entendre. Il faut lutter contre le style du livre pour parvenir à comprendre ce qui s’y déroule, et je dis ceci en tant que lecteur franchement pas très demandant lorsque vient le moment de discuter de style littéraire.

Ce qui est encore plus agaçant, ce sont les signes que quelque chose de bien aurait pu être fait avec les éléments de ce livre. Racette sait manifestement manipuler le vocabulaire techno-scientifique et est à l’aise pour aborder des enjeux socio-politiques ambitieux. Le quart de couverture arrière mentionne qu’il est militaire de formation, mais je ne serais pas surpris d’apprendre qu’il travaille (ou a travaillé) dans une boîte d’aérospatiale. Un bon travail a été mis dans la recherche des éléments du livre. Bref, les éléments d’un bon thriller sont présents, mais agencés de façon tellement inefficace que l’on veut tout simplement cogner la reliure du livre sur la table dans l’espoir qu’ils se remettent à la bonne place. La défunte ASFFQ (sous la plume de Jean-Louis Trudel ou Yves Meynard) aurait eu un plaisir monstre à décortiquer les failles de ce roman.

On critique souvent « le milieu » de la SFQ d’être trop recroquevillé sur lui-même, voire inconnu du grand public. Mais le milieu offre des conseils, de l’encadrement et des rares personnes capables de faire de la direction littéraire compétente en genres populaires. Les éditions Alire auraient peut-être pu faire retravailler cet ouvrage pour en faire quelque chose que j’aurais eu un réel plaisir à lire. Benoit Racette, malgré tout son talent et ses meilleures intentions, est passé à côté du processus de sécurité qui empêche un écrivain de commettre des erreurs élémentaires. Malheureusement, le résultat de cet exercice sans filet se trouve maintenant dans toutes les librairies. Peut-être n’est-il pas trop tard pour effectuer un sauvetage et l’inviter à assister au prochain congrès Boréal?

Un bon directeur littéraire aurait su souligner les éléments les plus invraisemblables et offrir des suggestions constructives. Un bon directeur littéraire aurait pu donner une meilleure charpente narrative à la structure du livre. Un bon directeur littéraire aurait pu faire retravailler la personnification et les niveaux de langage de l’écriture. Un bon directeur littéraire aurait pu se faire l’avocat du lecteur.

Mais il n’y avait pas de directeur littéraire sur Spaceway: Sauvetage Interdit, et c’est effectivement le lecteur qui souffre, à s’exaspérer (souvent à voix haute) devant les façons dont le livre gaspille son potentiel de manière presque continue. Comme le titre, le quart de couverture arrière et les quelques dernières pages le suggèrent, ce roman est le premier d’une série. Mais en tant que lecteur échaudé, ça me prendra au moins l’assurance d’une direction littéraire minimum pour me faire rembarquer sur une navette Spaceway.

Quelle meilleure conclusion que de reprendre, mot pour mot, les dernières lignes du roman?

« CE N’EST PAS FINI ! SPACEWAY VA CONTINUER ! JE SERAI VOTRE PIRE CAUCHEMAR ! »

Sans blagues.

Couverture: Tooth and Claw, Jo WaltonJo Walton étant de passage au tout récent congrès Boréal, je me suis dit qu’il était temps de jeter un coup d’oeil sur l’œuvre de cette écrivaine maintenant montréalaise. Le premier de ses livres à me tomber sous la main fut Tooth and Claw, son modeste succès de 2003, toujours disponible en format poche dans toutes les grandes librairies anglophone.

N’étant traditionnellement pas un amateur de fantasy, je suis toujours un peu surpris quand je parviens à trouver un livre de ce genre qui me plait beaucoup. Mais de dire que Tooth and Claw est un livre de fantasy classique est trompeur. S’il faudrait associer ce livre à un sous-genre défini, faudrait plutôt parler de comédie sociale à la Jane Austen… avec des dragons. Seulement des dragons.

Vous n’avez qu’à regarder l’illustration couverture, avec son dragon se croisant les mains. Ici, les dragons sont civilisés, avec famille, villes, trains et chapeaux. Le tout ressemble étrangement à l’Angleterre de la période Regency, avec quelques différences cruciales. Car, pas toujours si loin sous la surface, il est impossible d’oublier qu’il s’agit de bêtes terribles et sanguinaires… Les cuisines ont des gouttières pour évacuer le sang de la viande crue consommée lors des repas, et ne parlons surtout pas de ce qui arrive aux dépouilles des dragons décédés.

Par ces détails bien placés, Walton a voulu donner des bases biologiques solides aux invraisemblances sociales de l’ère Victorienne. Les dragonettes “rougissent” de façon irréversible lorsqu’elles sont trop près d’un dragon mâle, rendant visible leurs habitudes sociales. Prêtres et serviteurs ont les ailes attachées, établissant fermement les classes sociales. On s’amuse à lire Tooth and Claw en partie comme s’il s’agissait d’un roman de hard-SF, en partie comme s’il s’agissait d’une version D&D de Pride and Prejudice, en partie pour les personnages fabuleusement bien développés, en partie pour la narration sagace et pétillante. Puisque c’est une comédie de moeurs, ça se termine trrrès bien.

C’est un court livre de moins de 300 pages, mais ne soyez pas surpris de ralentir le rythme de votre lecture pour profiter pleinement de la densité de l’écriture. Il y a de tout petits problèmes (homonymes, retournements très pratiques, expressions anachroniques) mais rien pour vous dissuader d’y jeter un coup d’oeil. En un seul mot: Charmant! En un autre: Unique.

9 thoughts on “Lectures 2005”

  1. Oh ho. Toute cette histoire d’évanouissements collectifs sent la mise en scène à plein nez, je me trompe? Ou l’intoxication alimentaire provoquée, peu importe. Rien de tel qu’une réputation sulfureuse pour vendre un livre d’horreur. Nice cover, though.

  2. Laurine: Il y a effectivement de quoi être sceptique, mais ça ne semble pas qu’être de la mise en scène. Faut dire que les lectures publiques de Palahniuk (telles que décrites dans Slate), n’ont rien à voir avec les murmures lettrés auquel on est habitué à Boréal: Palahniuk est un showman et les gens sont là pour assister à l’équivalent d’un concert rock. Dans une telle atmosphère, plongé dans une histoire grotesque (rappel; entendre n’est pas la même chose que lire), entouré de 500 personnes dans une salle sans doute bien chauffée, préalablement averti qu’il s’agit d’une histoire à faire tomber debouts… il n’est pas déraisonnable de penser que quelques fusibles peuvent flancher.

  3. Daniel: Par analogie a un alpha-male , un individu au sommet de sa communauté, que tous suivent. Je ne peux pas penser à un autre écrivain plus populaire que Palahniuk chez les hommes américains de 18 à 35 ans. (Clancy s’adresse à un public plus âgé, et l’attrait de King ne se limite pas seulement à ce segment.)

  4. Intéressant.
    Je serais curieux de savoir qui est l’alpha-writer de la SFFQ :o)

  5. Personne ne peut vraiment être au sommet de notre communauté d’écrivains parce qu’elle est trop petite et hétérogène.

  6. Question….Quelqu un sait il quand la traduction francaise sera disponible !!!!!!!!!!!!!!!!!!!
    Merci
    Bisous, sauf aux autres.

  7. Illuan: La traduction de Palahniuk se fait habituellement avec quelques mois/années de retard, mais je vois que amazon.fr et FNAC promettent une nouveauté intitulée “À l’Estomac” pour le 31 août 2006. Il n’y a aucun détail, alors reste à savoir s’il s’agit d’une traduction de Haunted (y compris l’histoire “Guts”) ou autre chose.

  8. J’ajouterais que j’ai tenté la lecture du livre sans en venir à bout, alors ne retenez pas votre souffle pour la traduction. Surtout qu,en fait, un des principaux intérêts de ce livre est le style de l’auteur; c,est brusque, imagé, amusant, outrageux, et très bien tourné comme littérature; je ne sais pas trop ce qu’un traducteur en fera – ni s’il s’agira d’un traducteur compétent en plus.

    Les premières «nouvelles» valent définitivement le détour, mais le livre dans son ensemble souffre de deux problèmes (et je crois rejoindre Christian là-dessus): La Nouvelle Guts est définitivement la meilleure – mais elle vient en premier alors tout le reste a l’air moins bon en comparaison. Puis tout l’intertexte et les poèmes et l’histoire de ces aspirants écrivains dont on fini par se foutre tape sur les nerfs et après avoir commencé à en sauter des bouts, j’ai tout simplement abandonné le livre.

    Ce qui me rappelle le commentaire de Joel Champetier sur la discussion Dan Brown / Da vinci Code à propos de la qualité intrinsèque d’un livre que l’on veut continuer jusqu’au bout. Haunted est définitivement mieux écrit que Da Vinci Code, lisez trois pages de chacun et ça ne fait aucun doute, mais jamais l’idée d’abandonner le dernier Dan Brown en cours de lecture ne m’est venu à l’esprit.

    Je termine en mentionnant que je n’étais pas un lecteur assidu de Palahniuk, alors ce livre ne m’a certes pas encourragé à voir ce que j’avais manqué jusque-là.

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