Lectures 2006

Lectures 2006

Couverture: American Backlash, Michael AdamsParlons donc des Américains, ces grands incompris.

Avec American Backlash, l’auteur canadien Michael Adams se donne le mandat de sonder la société américaine. Il en a l’habitude: après tout, il est président de la firme Environics, et l’auteur de plusieurs livres de sociologie populaire. Son ouvrage précédent, Fire and Ice: The United States, Canada and the Myth of Convergent Values (2003), avait tenté d’expliquer les différences fondamentales entre le Canada et les États-Unis. Cette fois-ci, Adams s’intéresse carrément à la seule nation américaine: Pourquoi les États-Unis agissent-ils de la sorte? Est-ce qu’il y a véritablement une guerre des cultures entre libéraux et conservateurs? Les stéréotypes régionaux sont-ils basés sur de véritables différences? Comment peut-on vraiment distinguer un Démocrate d’un Républicain?

La méthode d’Adams est simple —si on a accès à une firme de sondage. À chaque quatre ans, Environics sonde des milliers de foyers nord-américains à l’aide d’une série de questions simples (“Vrai ou faux: Il est acceptable d’utiliser la force physique pour obtenir quelque chose que l’on veut vraiment.”), regroupe les réponses selon certains critères démographiques et examine si certains courants d’opinion sont communs à certains groupes (par affiliation politique, traits démographiques, localisation géographique, etc.) Les résultats sont souvent fascinants: Tel que décrit dans Fire and Ice, des clivages nets sont apparus entre le Canada et les États-Unis sur certains enjeux (En 1992, seulement 26% des Canadiens étaient d’accord avec l’énoncé “le père de la famille soit être le maître de sa propre maison” alors que 42% des Américains étaient d’accord) et l’écart devient de plus en plus important avec le temps (en 2006, 18% des Canadiens étaient d’accord avec l’énoncé, comparé à 52% des Américains).

Mais disons le tout de suite: Les nombreux amateurs de Fire and Ice seront déçus par ce nouvel ouvrage. La méthodologie du tome précédent est longuement répétée et les comparaisons Canada/USA sont pratiquement inexistantes. À guère plus de 230 pages (dont 55 consacrées à la méthodologie, les notes, les sources et l’index), American Backlash se lit vite et se borne à quelques conclusions. Mélange d’analyse sociologique fondée sur des chiffres mais enveloppée de références pop-culturelles, c’est un ouvrage satisfaisant pour les observateurs de la scène américaine, mais tout de même un peu mince. On notera qu’American Backlash est un livre par et pour Canadiens: au moment de poster ce billet, le livre n’a pas (encore?) trouvé d’éditeur américain…

Ceci dit, il y a deux ou trois conclusions dignes d’intérêt.

Généralement parlant, les Américains sont devenus plus individualistes et plus enclins à délaisser les valeurs communautaires. De plus, ils privilégient ce qui va assurer leur survie et non pas leur satisfaction spirituelle ou morale. (En 2004, 23% des Américains sondés étaient d’accord avec l’énoncé “Il est acceptable d’utiliser la force physique pour obtenir quelque chose que l’on veut vraiment. Ce qui est important, c’est d’obtenir ce que l’on veut.”) Malgré un détour prévisible vers l’autoritarisme entre 2000 et 2004, la trajectoire de l’Américain typique depuis 1992 est claire: Hédonisme, nihilisme, recherche du risque, acceptation de la violence, surconsommation et darwinisme social sont au goût du jour.

Mais pas pour tout le monde. Adams en vient à regarder ses chiffres et suggérer que la véritable guerre culturelle se déroule non pas entre Républicains et Démocrates, mais entre ceux qui sont engagés civiquement et ceux qui ne le sont pas. Les valeurs des répondants qui votent à chaque élection tendent à être cohésives, peu importe leur affiliation politique: Les électeurs ont un certain respect pour l’autorité, recherchent un épanouissement moral, dédaignent la violence, se soucient de l’environnement, sont assez religieux et prennent soin de leur santé. Démocrates et Républicains parlent des langages différents et ont des méthodes différentes d’aborder les questions (voir plus bas), mais ils tiennent généralement aux même choses. C’est le 40% des Américains qui ne votent pas (et qui à eux seuls constituent un bloc plus important que les 30% de Républicains ou de Démocrates restants) qui constitue le stéréotype de l’Ugly American: Pour eux, la vie n’est que lutte pour sa survie. Peu importe la communauté, la satisfaction morale, les valeurs traditionnelles ou bien l’héritage laissé aux générations futures s’ils peuvent faire parader leurs possessions et s’assurer d’être numéro un. (Et moi qui pensais que le gangsta rap n’était qu’un phénomène isolé…)

Ce qui est intéressant avec cette hypothèse, c’est qu’elle suggère que les Démocrates et les Républicains attaquent régulièrement ce troisième groupe en le désignant par le mauvais nom. Les Républicains se plaignent du manque de morale “libéral” alors que les Démocrates se battent contre l’insensibilité sociale “conservatrice”, mais c’est souvent aux non-électeurs que les porte-flambeaux à la Coulter, O’Reilley et Moore en veulent vraiment.

Ce qui n’aide pas à la fausse polarisation de l’électorat américain, c’est que démocrates et conservateurs ne parlent pas toujours le même langage. Adams trouve la formulation mémorable “liberals have issues while conservatives have values” (“les libéraux ont des problèmes alors que les conservateurs ont des valeurs”, P. 156) pour résumer ce qu’il constate avec ses chiffres. Les conservateurs sont reconnaissables grâce aux valeurs qu’ils considèrent importantes: la famille, la patrie, la religion, la politesse, les affaires. Les libéraux, eux, ont tendance à s’identifier à des enjeux sociaux: Ils sont pour les programmes sociaux et l’universalité des soins médicaux; pour l’avortement; contre les armes; contre la privatisation des services gouvernementaux; contre les coupures de taxes à tout prix. Bref, conservateurs et libéraux américains (peut-être canadiens?) ne sont pas autant opposés qu’orthogonaux, ce qui suggère à nouveau une façon différente d’analyser la machine sociale américaine.

La troisième grande constatation que je retiens d’Americain Backlash, c’est la démonstration de la segmentation régionale américaine. Si on est habitué à certains stéréotypes régionaux (le cow-boy texan, la californienne nouvel âge, l’intello bostonien, la midwesterner placide, etc.), Adams trouve de réelles différences entre les régions. Au-delà de la simple différenciation Blue States/Red States, Adams dresse une carte plus complexe, mais une qui met encore “New England” (pratiquement une province canadienne honoraire) aux antipodes de “Texarkana.”

Le titre du livre est basé partiellement sur l’idée que c’est souvent la troisième entité de la politique américaine, celle de ceux qui ne votent pas, qui agit comme force occulte des changements sociaux aux États-Unis. Comme les problèmes et les excès de cette troisième entité sont toujours externes aux préoccupations des deux partis politiques américains, les changements aux États-Unis prennent souvent la force de réactions plutôt que d’anticipation ou d’évolution organique. Tout comme le New Deal progressif (donnant lieu à l’éclosion de la classe moyenne conservatrice) était une réaction à la dépression et que la révolution culturelle des années 60 était une réaction au moralisme des années 50, le nouveau traditionalisme est (même aujourd’hui) une réaction aux hippies des années 70. On pourrait dire que les États-Unis ont tendance à gérer leur société comme ils abordent leur politique étrangère: Ils désignent un ennemi et déclarerent la guerre.

Hmmm.

Couverture: Blindsight, Peter WattsPour un genre supposément en voie d’extinction, la pure science-fiction connaît une année du tonnerre en 2006. Après Glasshouse (Stross) et Rainbows End (Vinge) et en attendant la lecture de Sun of Suns (Schroeder) et Infoquake (Edelman), voici Blindsight de Peter Watts, un roman de très hard-SF qui n’hésite pas à s’attaquer à des questions telles la nature même de la conscience, ou la place de l’intelligence en évolution.

Peter Watts ne devrait pas être inconnu aux lecteurs de Fractale Framboise: En plus d’être l’auteur de la «trilogie» Rifters (Starfish, Maelstrom et le duo Behemoth), Watts a produit une suite d’excellent nouvelles publiées dans Ten Monkeys, Ten Minutes, a figuré au sommaire de Solaris 143 (avec « Nimbus ») et fut l’invité anglophone du congrès Boréal 2003. Sa fiction se démarque par un pessimisme époustouflant (qu’il nie, préférant l’expression «réalisme»), mais ceux qui l’ont déjà rencontré savent que c’est un homme éminemment sympathique. Malgré ma réaction mitigée à la lecture de ses deux premiers romans, je suis progressivement devenu un de ses grands fans suite à Boréal 2003, puis à la lecture de son recueil et de Behemoth. Mais c’est par Blindsight que Watts passe dans les grandes ligues de la SF contemporaine, avec un roman aussi facile à lire que dense d’idées et aux implications impitoyables.

François Rabelais disait que «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme», mais Watts aurait plutôt tendance à dire qu’un «humain sans conscience n’est que le produit de sa biologie». Biologiste de formation, Watts s’intéresse à la tension entre ce que l’on veut et ce que l’on doit, ainsi qu’aux origines biologiques de nos comportements. Watts suggère que la liberté humaine n’est qu’illusion, et à voir la masse d’authentique science qu’il est capable de citer, il est difficile de nier ses conclusions.

C’est ainsi que Blindsight, à première vue une mise à jour du scénario classique du premier contact entre humains et extraterrestres, ne s’avère rien de moins que le questionnement d’un des fondements de la SF classique: et si l’intelligence était une variable indépendante de la conscience?

Car «humains rencontrant extraterrestre» n’a jamais été aussi contre-intuitif que dans Blindsight. Il faut dire que les humains ne sont pas exactement humains: Dans les cinq membres de l’équipage, on compte: un vampire ressuscité des abîmes de l’évolution (voir la présentation); une linguiste aux personnalités délibérément multiples; un cyborg ayant échangé ses sens pour des senseurs; un soldat avec un goût pour la trahison; et un observateur/narrateur habitué à agir comme interface passive pour des intelligence surhumaines. Sans compter l’intelligence artificielle incompréhensible, et l’équipage de rechange, stocké au cas où…

L’artefact extraterrestre qu’ils sont partis explorer s’avère être la «représentation physique de la douleur», un objet terrifiant peuplé de créatures tout aussi étranges. Il y a pire encore… mais ne vendons pas les surprises du livre. Pour en revenir à Rabelais, peut il y avoir intelligence sans conscience?

Car le thème central du livre, celui qui est encapsulé dans son titre («Vision aveugle»), c’est la différence entre la perception et la réalité. Pas seulement un simple truc Dickien de réalité virtuelle ou imaginaire, mais un réel manque de connexion entre le sens de soi et les actes que l’on prends. Presque tous les personnages, incidents et péripéties de Blindsight servent à ruminer sur la véritable nature de la conscience et de la perception, avec de nombreuses références à de véritables recherches. (Les deux dernières décennies ont été pleine de découvertes parfois troublantes en neurobiologie: l’appendice «Notes et Références» du roman ne compte pas moins de 133 notes en bas de page!) Avec Blindsight, Watts nous livre l’aboutissement de son thème favori: la conscience humaine comme illusion formée par des processus biologiques auxquels il est impossible d’échapper.

Mais c’est également au niveau de l’écriture que Blindsight se révèle être l’aboutissement de l’œuvre de Watts à date: Sa prose n’a jamais été aussi facile à aborder, ni aussi plaisante à lire. Malgré les thèmes parfois horrifiants du roman (et ne vous y trompez pas, Blindsight est en grande partie un roman de terreur existentielle), il est impossible de s’en détacher. L’habileté de Watts à faire passer son exposition en scène dramatique n’a jamais été si prenante. Certains passages sont d’une concision et d’une efficacité redoutable, surtout à la fin du livre où les événements s’emballent, les révélations tombent et un pan de la narration en entier vole en éclat. Malgré une lecture attentive des quelques derniers chapitres, je rumine encore sur leur signification.

Suffit seulement de dire que Blindsight trouvera sa place sur mon bulletin de nomination aux Prix Hugo. Au niveau du style, des idées, de la trame narrative, c’est un roman qui se retrouve au sommet de la pile. J’admire la façon dont Watts utilise les clichés du genre pour pervertir ses assomptions de base; j’admire la manière dont il a caché tout un futur imaginé fascinant dans les décors de son livre; j’admire comment la narration crée une relation inconfortable entre le narrateur et le destinataire. Ceux qui prétendaient encore que la hard-SF était incapable de se doter de bons personnages seront frustrés par Blindsight: Ici, la hard-SF se retrouve être la seule façon d’explorer la psychologie de ces personnages.

Avez-vous besoin d’en savoir plus? Un grand roman de SF vous attend.
Couverture: Counting Heads, David MarusekJ’attendais ce livre avec impatience. David Marusek avait, jusqu’en 2005, surtout fait sa marque en tant que nouvelliste au style à la fois dense et abordable. Des nouvelles telles “We Were Out of Our Minds with Joy” (1995), avec leur emphase sur un futur radicalement différents du nôtre via la nanotechnologie et les technologies de l’information, présageaient l’arrivée d’écrivains tels Charles Stross et Cory Doctorow. Figure énigmatique de pionnier, Marusek faisait attendre son arrivée en tant que romancier. Avec Counting Heads, il satisfait partiellement aux attentes initiales… et en crée une série d’autres.

Directement basée sur “We Were Out of Our Minds With Joy” (qui est d’ailleurs réimprimé, avec de légères révisions stylistiques, en première partie du livre), Counting Heads est moins une histoire qu’une première visite au parc d’attraction dans lequel se tiendront les prochains romans de Marusek. Original et amusant, Marusek démontre une telle aisance à nous en mettre plein la vue qu’il devient parfois possible d’oublier que ceci est le premier volume (discret) d’une série, et que les tangentes sont beaucoup plus importantes que l’intrigue.

L’intrigue s’apparente à match sportif où les équipes en jeu se disputent un ballon fort précieux: la tête d’une riche héritière, survivante d’un attentat particulièrement brutal. Grâce à la technologie de 2134, il est possible de faire des miracle médicaux avec des corps décapités, mais pour ce faire il faut que la tête se trouve entre bonnes mains… sauf que l’attentat qui met le feu aux poudres n’est qu’un autre petit incident dans une guerre de pouvoir mené par les très affluents. Devant ces ennemis, que peuvent les pauvres, les bons et les génériques qui sont les protagonistes de Marusek?

La bonne nouvelle, c’est que Counting Heads est un authentique roman de pure science-fiction, vif et bourré d’idées originales. Marusek a un style casse-cou: certaines scènes d’action sont d’une intensité stupéfiante (comme la scène de l’attentat, où la victime sait fort bien ce qui arrivera si elle met sa tête dans le casque de protection) alors que, quelque pages plus loin, Marusek se permet des scènes franchement hilarante. Certains passages rivalisent avec Charles Stross et Richard Morgan pour l’aisance avec laquelle la verve est alliée à l’originalité. (Un personnage se fait congédier avec l’explication suivante: “When we hired you, we calculated that it would take twenty-four months to completely map your personality, and another twelve to verify our model. Our calculations were wildly inaccurate. You are an astonishingly uncomplicated person, Myr Kodiak.” [P.265]) D’autres trouvailles abondent, comme des classes sociales de travailleurs génériques entièrement clonés (des russ choisis pour leur loyauté, des jennys pour leurs qualités maternelles, etc.), un métalangage conçu pour valider l’identité, un plan pour dépopuler la Terre, etc. Vos petites cellules grises vont décidément faire de l’exercice durant ce livre

Mais de nombreuses failles structurelles font en sorte que peu importe l’admiration que l’on peut avoir pour les idées et l’écriture du roman, le tout ne parvient pas tout à fait à prendre son envol. Le fait qu’il s’agit d’un premier volume discret fausse considérablement nos attentes de lecture, nous amenant à chercher satisfaction là ou le premier livre d’une trilogie avouée aurait ménagé nos attentes. Que l’identité des vilains reste occulte (bien qu’il y a des indices…) est un des ces problèmes. Que le roman déballe beaucoup plus d’idées qu’il est possible de bien traiter en est un autre. Certains choix dramatiques inconsistants, comme de situer une bonne partie de l’action la même journée, ne rehaussent pas l’intensité de l’intrigue. La conclusion traîne en longueur, multipliant les complications au moment même où il faut accélérer le rythme.

Mais Marusek en est à son premier roman après un bon bout de chemin comme nouvelliste: Counting Heads est sans aucun doute une pièce d’écriture transitionnelle. Ceci dit, d’autres facteurs sont peut-être aussi en jeu: un billet à countingheads.blogspot démontre la gestation tortueuse du roman, qui est passé de 185,000 mots à 110,000 (plus un deuxième volume) à 180,000: Avec le recul, les failles étaient peut-être inévitables. Si le roman n’est pas le succès complet que l’on avait escompté pour Marusek (attendez la version de poche, préférablement si elle dit “premier d’une trilogie”), c’est tout de même une œuvre impressionnante de science-fiction, tout à fait dans la lignée de ce que l’on pourrait s’attendre d’un auteur de SF professionnel. Vivement le deuxième volume de la série!

Je suis fasciné par The Da Vinci Code, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que tout le monde.

Bien que le lancer de l’insulte à Dan Brown soit devenu un sport favori du plusieurs critiques littéraires allant de la Bookslut au Bookninja, il me semble plus intéressant d’examiner son œuvre, y compris l’adaptation cinématographique du Da Vinci Code, comme une clé nous permettant de décoder plusieurs des facettes du divertissement populaire contemporain. Quand vous en aurez assez de taper sur Dan Brown, considérez les dix hypothèses suivantes:

1. Un livre mal écrit peut être bien écrit: En tant que lecteur, je ne suis normalement pas très sensible au style, alors imaginez ma surprise quand je me suis retrouvé à grincer des dents devant l’écriture des quelques premières pages du livre de Dan Brown. Mêmes les lecteurs les moins exigeants finissent par rechigner devant certaines phrases, certain qu’il doit y avoir une meilleure façon d’écrire tout cela. Et pourtant, il y a une réelle charge narrative à l’écriture de Dan Brown, une astuce primitive qui nous propulse sans cesse vers l’avant malgré l’écriture maladroite. Si Dan Brown est devenu la cible favorite des soi-disant fines plumes, il est désolant de voir comment peu de critiques sont disposés à lui reconnaître une redoutable efficacité lorsque vient le moment de faire embarquer le lecteur. Qu’il s’agisse des courts chapitres, du rythme racoleur ou de l’illusion d’érudition pédagogique, Brown sait exploiter l’instinct primitif du raconteur qui réussit à capter l’attention de ses lecteurs. Quitte à hérisser la fierté de plus d’un(e) collègue, je suis convaincu que plusieurs auteurs ont des leçons à apprendre de Brown.

2. Si raconteur et écrivain sont obligés de s’affronter, c’est le raconteur qui sera le favori de la foule: N’en déplaise à tous mes amis écrivains pour qui l’écriture est un but en soi, la vaste majorité des lecteurs tiennent avant tout à se faire raconter une histoire. La différence entre ces deux pôles est, je soupçonne, une donnée importante mais souvent occultée en critique littéraire —mais je m’aventure ici en terrain académique dangereux, alors passons. De toute façon, l’idée à retenir est la suivante: le public veut se faire raconter une histoire et il n’est pas patient. S’il est toujours préférable d’allier une belle écriture à une intrigue intéressante, ce n’est pas vraiment important si le but est de divertir. Voyez mes véritables couleurs: Je ricane à la lecture de ceux qui s’arrachent les cheveux devant le succès bœuf de Brown: Les fines plumes écrivent, presque par définition, pour un lectorat spécialisé… et ce lectorat spécialisé vit seul dans sa tour d’ivoire. Heureusement que la littérature est suffisamment grande pour tous les types de lecteurs et d’écrivains.

3. Tout le monde aime apprendre un secret: Impossible de le nier: un des plaisirs de lecture les plus accrocheurs du Code Da Vinci est le flot de secrets, petits et grands, que déballe Brown et son symbologiste de service. Signification de tel ou tel symbole, secrets de l’église chrétienne, pratiques exotiques de sociétés sombres… si on ne s’y connaît pas, c’est comme être pris en confidence par quelqu’un qui s’y connaît: entre autres talents, Brown sait projeter ses théories avec autorité. Ne diminuons pas le plaisir d’apprendre comment fonctionnent les choses, puisqu’il mène aussi au techno-thriller ou à la hard-SF: Est-ce qu’un si grand fossé sépare le Code Da Vinci du Cryptonomicon de Neal Stephenson? Évidemment, on laissera aux experts le soin (et les retombées lucratives) de nous dire en détail ce qui est vrai ou pas. Ce n’est pas un hasard si le seul roman de Brown que je n’ai vraiment pas aimé, Digital Fortress, est celui qui se rapproche le plus de mon domaine d’expertise.

4. Les protocoles de lecture sont importants: Alors que les lecteurs d’expérience consomment le Code Da Vinci avec un sourire torturé de grincements de dents, il en est tout autre de ceux qui ne lisent essentiellement jamais de thrillers. Les grands lecteurs qui fréquentent Fractale Framboise comprennent mal la crédulité de ceux qui ne sont tout simplement pas habitués à ce type de lecture. Si les vétérans du genre savent faire la part des choses entre fiction, hypothèse et réalité, il n’est pas donné à tous d’être aussi calés en protocoles de lecture. L’expression «si c’est sur l’Internet, ça doit être vrai» fait maintenant rire, mais il y a beaucoup, beaucoup de lecteurs néophytes pour qui «si c’est écrit dans un livre, ça doit être vrai». Ne sous-estimez pas le nombre de personnes, peu importe leur âge, pour qui The Da Vinci Code était le premier roman qu’ils lisaient depuis l’école secondaire.

5. Le succès a sa propre masse gravitationnelle: Moussé par une campagne de marketing vigoureuse et d’excellent commentaires de bouche-à-oreille, le Code da Vinci a connu un succès initial assez encourageant. Puis, le succès du livre est devenu une des raisons pour le lire, entraînant un cercle vertueux difficile à briser et interrompu seulement par l’épuisement du bassin de lecteurs potentiels. Tout comme TITANIC, Harry Potter ou bien THE PASSION OF THE CHRIST, Le Code Da Vinci est devenu sa propre marque de commerce, aidée par la controverse et une mini-industrie dérivée servant à faire la promotion de l’objet au centre des dénonciations. Le succès attire l’attention populaire, et souvent celle de personnes qui ne sont simplement pas équipés pour commenter un thriller écrit à la pulp: journalistes, crackpots… et membres de groupes extrême droite.

6. Personne n’accusera certaines autorités religieuses d’être trop confiantes ou trop intelligentes: Si une église se sent menacée par un simple thriller, elle mérite d’être menacée par un simple thriller. Et pourtant, on voit la même routine se répéter à intervalle réguliers depuis JESUS CHRIST SUPERSTAR: Plutôt que d’ignorer la chose de mystérieuses controverses jaillissent de nulle part. Certaines forces religieuses, fidèles au modus operandi démagogique si profitable, saisissent le livre comme un chien s’éprend d’un os, brûlant (figurativement) l’objet sur l’autel de la «guerre des cultures», fouettant leur troupeau et récoltant les donations. Différente année, même rengaine. Pendant ce temps, plus d’un lecteur se dit «si ils contestent si vigoureusement, il doit y avoir quelques chose de vrai…» Et de leur côté, les experts en histoire des religions secouent la tête…

7. Priez pour que le livre ne redevienne jamais aussi populaire que le cinéma: Allez jeter un coup d’œil sur les tablettes de votre libraire, surtout dans vos genres favoris, et vous y verrez des œuvres dégoulinantes de sang, de sexe, de vérités dangereuses et d’idées perverses. Comment ces choses sont-elle passées inaperçues par la masse bien-pensante? C’est que lire, c’est un acte actif! Il ne s’agit pas seulement que de s’asseoir en quelque part pendant 90-180 minutes et subir une histoire: les livres demandent du temps, de l’effort et un peu d’imagination. D’où leur marginalisation populaire, et la vigueur qui accompagne les mauvaises herbes laissés en friche: Si vous vous amusez autant à lire sur des anarchistes, des serial-killers, des héros amoraux et des dénonciations stridentes de l’ortodoxie religieuse, c’est parce que personne ne porte attention aux livres. Le cinéma, c’est autre chose: il faut faire attention à ce que l’on dit, sous peine de se faire coller une cote R, de traumatiser des enfants, de se faire dénoncer par la droite américaine et (le pêché ultime) de perdre de l’argent. Ayez peur d’attirer trop de lecteurs: si SHREK 2 peut être dénoncé par des groupes de “parents concernés”, imaginez ce qu’ils peuvent trouver dans votre livre favori.

8. Rien ni personne ne peut survivre à la surexposition populaire: Pris au milieu de tant d’autres romans lancés sur le marché, Le Code Da Vinci est un thriller moyen, avec des vertus et des failles évidentes. Les lecteurs peuvent y trouver du matériel à discussion et admirer l’audace d’un auteur aussi racoleur. Il n’est pas difficile d’imaginer une réalité parallèle où Dan Brown est un auteur culte bien apprécié par un cercle restreint de lecteurs dévoués. (Ah, si il avait écrit de la SF…) Mais lorsque le livre brise les records de vente, tombe dans les mains de millions de nouveaux lecteurs et finit par être banni au Liban, les règles du jeu changent: On accorde une attention démesurée à un thriller mid-list, qui se voit soudainement attaqué de toute part. Dan Brown devient l’antéchrist de la fine littérature et The Da Vinci Code devient symbole de la déchéance de la civilisation séculaire occidentale. Tom Clancy a l’habitude d’écrire, en clin d’oeil, que “le succès peut ruiner votre vie.” D’une certaine façon, Dan Brown n’existe plus: il est devenu une caricature que tous se permettent de critiquer pour des raisons qui en disent parfois plus sur le critique que l’œuvre de Dan Brown lui-même.

9. Le snobisme est une terrible chose: Le succès populaire peut être agaçant, mais pas autant que le backlash qui semble accompagner chaque phénomène culturel. De voir les bien-pensants critiquer le Da Vinci Code à sa moindre mention est le genre de chose qui devient rapidement aussi lassant que les failles de l’oeuvre elle-même. Il était pathétique de voir les critiques de cinéma aiguiser leurs couteaux à l’approche du film, comme s’il était original ou astucieux de descendre un thriller somme toute bavard mais adéquat. Aussi insupportable: Ceux qui se complaisent dans des opinions bien arrêtées au sujet du Da Vinci Codesans en avoir lu une seule traître ligne. Vous connaissez le type: Ceux qui se justifient avec “j’ai entendu que…” et “on m’a dit que…” dans l’assurance absolue qu’il est indigne pour eux de condescendre à lire quelque chose d’aussi… populaire. Vivement les phrases boiteuses de Brown plutôt que le snobisme ignorant.

10. On peut trop adapter une œuvre trop fidèlement: Si les étudiants en cinéma cherchent un autre exemple pour illustrer que l’adaptation n’est pas nécessairement une transcription, il y en a beaucoup à dire sur la version grand écran du DA VINCI CODE. Trop fidèle à la lettre du livre, cette adaptation manque d’énergie, et transforme le plaisir narratif du roman en une série d’épreuves imposées. On blâmera les producteurs du film d’avoir choisi Ron Howard, Akiva Goldsman et Tom Hanks, le trio beige du cinéma américain, pour réaliser un film aussi banal que possible malgré le potentiel du matériel d’origine. Le résultat reflète fidèlement les failles profondes de l’original (au delà son écriture), plus particulièrement une structure qui atteint son sommet à la mi-livre, s’essoufflant pour ne laisser qu’un pétard mouillé de troisième acte. Drôle à dire, mais le film aurait bénéficié d’une approche plus ridicule, plus fidèle à l’impression reçue par le lecteur plutôt que celle qu’avait voulu projeter l’auteur. Mais bon; reste à voir si on se souviendra suffisamment du livre ou du film dans trente ans pour l’inévitable remake!

Sur cette masse de contradictions, je vous laisse vous époumoner sur le sujet.

Couverture: Crystal Rain, Tobias BuckellLes lecteurs de mes critiques savent que j’accorde une emphase parfois démesurée à l’originalité et à l’innovation.‭ ‬Si un livre de science-fiction peut me faire penser à de nouvelles choses,‭ ‬c’est déjà ça de mieux.‭ ‬Mais quelquefois,‭ ‬bien faire les bonnes vieilles choses est tout à fait admirable.‭ ‬D’où ma réaction fort positive à Crystal Rain, le premier roman de Tobias Buckell.

Né en Grenade,‭ ‬Buckell fait partie de la nouvelle vague de jeunes auteurs dont les origines mènent à une vision légèrement différente de l’héritage culturel anglo-saxon de la SF.‭ ‬Crystal Rain‭ ‬est d’un contenu convenu,‭ ‬mais l’atmosphère n’est pas déplaisante du tout.‭ ‬À première vue,‭ ‬on retombe dans le cadre d’une aventure SF bien classique:‭ ‬Deux peuplades primitives‭ (‬une basé sur la culture Aztèque et une autre inspirée des Caraïbes‭ –‬vous pouvez sans doute deviner qui sont les bons) ‬sur une planète qui maîtrise timidement les chemins de fer tout en se racontant des légendes au sujet des ancêtres venus du ciel.‭ ‬Au milieu de tout cela:‭ ‬un protagoniste avec d’importants trous de mémoire.‭ ‬Ajoutez une guerre imminente,‭ ‬la carte d’un trésor enfoui et une poursuite en dirigeables‭ (‬yesss‭!) ‬et vous avez les ingrédients pour une bonne aventure SF.

Heureusement,‭ ‬Buckell maîtrise bien son art:‭ ‬Malgré un départ un peu hésitant,‭ ‬Crystal Rain se révèle rapidement être un excellent exemple de la forme,‭ ‬un roman d’aventure SF qui dévoile tranquillement ses secrets et manipule bien les conventions du genre.‭ ‬L’écriture atteint un équilibre satisfaisant entre la limpidité et la flamboyance appropriée à une telle aventure,‭ ‬faisant de ce roman une lecture plus rapide que prévue.‭ ‬Seul défaut aux lecteurs qui préfèrent l’anglais strictement correct:‭ ‬Plusieurs personnages parlent avec un accent calqué sur celui des Caraïbes:‭ ‬L’effet est charmant,‭ ‬mais peut irriter ceux dont la langue seconde n’est pas tout à fait calibrée.

Le tout se termine par une conclusion qui fait plus que présager d’autres romans dans le même univers,‭ ‬avec une expansion vertigineuse des enjeux traités.‭ ‬Je ne suis pas habituellement un amateur de séries,‭ ‬mais je suis curieux de voir ce que Buckell fera la prochaine fois.‭ ‬Crystal Rain‭ (‬le titre fait référence à…‭ ‬de la neige‭) ‬est un excellent départ pour un auteur prometteur:‭ ‬Lisez donc son blog pour en savoir plus.
Couverture: Charles Stross, GlasshouseAprès le succès commercial et critique d’Accelerando, il restait à voir comment Charles Stross réussirait à y donner suite. Comment dépasser un roman qui raconte la singularité, après tout? Glasshouse, heureusement, va dans une autre direction: vers le présent avec deux pieds dans le futur. À la fois plus linéaire et plus complexe qu’Accelerando, Glasshouse montre surtout un écrivain de SF en pleine maîtrise de son art.

Tout commence dans un futur inconfortablement post-humain, où un nouvel homme (après avoir passé quelque temps comme char d’assaut) réapprend à vivre en forme humanoïde, mystifié par une amnésie floue qu’il devine intentionnelle. Mais sa mémoire devra attendre un peu, parce qu’il y a des tueurs à ses trousses. Un peu dépourvu, il accepte une offre inusitée: aller se terrer pour quelques années dans une expérience de recherche psychologie où on tente de recréer la société américaine circa 1950-2010.

Les choses tournent mal dès le début de l’expérience, alors qu’il se trouve à sa grande surprise dans le corps d’une femme, obligé de suivre les règles incroyablement primitives de l’expérience. Mais sa mémoire revient, coup après coup, ce qui lui fait découvrir qu’il y autre chose derrière toute cette façade…

Mélange de SF à long terme, de satire sociale et de thriller d’espionnage high-tech, Glasshouse ne cesse de virevolter entre trois pôles et de surprendre le lecteur. La narration joue simultanément sur trois plans, en nous montrant un futur fort déplaisant via flash-back (Glasshouse contient l’équivalent d’une novella de SF militaire), en se moquant de notre présent avec un regard futuriste (écorchant au passage les rôles sexuels conventionnel; ne soyez pas surpris si le roman se trouve sur la longue liste du Prix Tiptree l’an prochain), et en trouvant le moyen d’enrober tout cela dans une intrigue où un protagoniste qui n’a pas tout sa mémoire tente de percer l’énigme dans laquelle il se trouve. C’est un exercice de haute voltige, et Stross réussit plus souvent qu’autrement à garder toute les balles en l’air. (Et c’est sans compter les nombreux clins d’œil à d’autres œuvres de SF) Même si Glasshouse ne contient pas tout à fait la densité dangereuse d’idées d’Accelerando, sa structure est beaucoup plus accomplie.

Il est un peu borné, en fait, d’appeler ce roman une suite à Accelerando: Si l’univers est plus ou moins découlé de celui du roman précédent, il n’est vraiment pas nécessaire de l’avoir lu pour apprécier Glasshouse. En fait, l’atmosphère noiraude du roman ressemble beaucoup plus à celle d’Iron Sunrise, avec le motif du Panopticon et de la bêtise humaine constamment répétée. Stross peut être éminemment amusant (et Glasshouse est effectivement ponctué de rires), mais ça ne cache pas qu’il peut être un écrivain sournoisement déprimant.

Quel qu’il en soit, la qualité de l’écriture est tout à fait délectable : Stross écrit vite, mais écrit bien avec des retournements de phrases denses et lisibles. Il est facile de se dire « juste un autre chapitre » quand les choses avancent aussi bien. Ceci dit, je suis moins enthousiaste au sujet de les coïncidences horribles qui facilitent la vie du narrateur, ou bien les caricatures qui tiennent lieu d’antagonistes. Certains passages destinés à nous scandaliser semblent un peu trop gros, un peu trop évidents pour convaincre.

Mais à ce moment-ci de l’année où l’on commence timidement à voir se former la « classe SF de 2006 » (et surtout à penser aux Prix Hugos de l’an prochain), Glasshouse fait extrêmement bonne figure au sommet de la catégorie. Stross ne cesse de s’améliorer à chaque livre depuis Singularity Sky: reste à voir où il ira.

Couverture: Freakonomics, Steven D. Levitt & Stephen J. DubnerPersonne ne s’attendait à ce qu’un livre de science économique devienne un best-seller national. Publié en mai 2005, Freakonomics est depuis devenu un authentique succès populaire: #15 au palmarès des ventes américaines pour 2005, le livre est encore au sommet des ventes d’amazon.com au moment d’écrire ces lignes. La copie qui se trouve sur mon bureau, trouvé à une librairie à rabais, s’avère la vingt quatrième réimpression du livre, et ce moins d’un an après sa parution initiale.

Si la mission de tout critique est de faire découvrir des petits bijoux méconnus, disons qu’il est un peu trop tard pour Freakonomics, un livre déjà longuement commenté ailleurs sur le web. (Amazon.com compte déjà pas moins de 801 commentaires au sujet du livre!) C’est la saveur du jour en sociologie populaire: un amas d’idées fascinantes qui peuvent ou ne peuvent pas s’avérer d’une importance capitale dans nos vies.

Steven D. Levitt est un économiste: sa spécialité est d’examiner des questions anodines avec les outils de la science économique. Si ses calculs lui suggèrent que l’avortement réduit le crime, que les piscines sont plus dangereuses que les armes à feu, qu’être pusher n’est pas économiquement rentable, que l’influence active des parents en éducation est surévaluée, hé bien pourquoi pas?

Freakonomics est le genre de livre fourre-tout où l’on rencontre une idée inusitée à chaque cinq pages, le genre de fait inconnu ou de conclusion surprenante qui peut immédiatement être utilisée comme sujet de conversation.

Saviez-vous, par exemple, que sept millions d’enfants américains ont disparus le 15 avril 1987? C’est à cette date que le gouvernement américain a requis le numéro d’assurance sociale de chaque enfant clamé comme dépendant sur les déclarations d’impôt. Sitôt cette preuve requise, pouf, sept millions “d’enfants” sont disparus… s’ils existaient en premier lieu. Levitt utilise ce fait pour prouver que, ahem, il y a plusieurs tricheurs dans notre société. Ce qui l’amène à montrer comment une analyse statistique peut identifier les enseignants qui, mûs par les pénalités de certaines initiatives pédagogiques, trichent en modifiant les résultats de leurs élèves. (Quelques pages plus tard, Levitt utilise les mêmes techniques pour identifier des tricheries au sein des rangs de la lutte sumo.)

Levitt a tendance à se concentrer sur des enjeux liés, de près ou de loin, à la criminalité et le rôle des parents. En étudiant la baisse spectaculaire de la criminalité américaine à partir de 1993, il en vient à des conclusions ahurissantes. Non seulement doute-t-il des explications habituelles (le boom économique, le vieillissement de la population, le contrôle des armes à feu et les pénalités plus sévères ne semblent pas survivre à son analyse), mais il identifie quelques explications moins intuitives.

Examinant le vieillissement de la population, par exemple, il en arrive à un rapprochement historique provocateur: C’est en 1974, suite à la décision Roe-vs-Wade, que l’avortement devient légal à travers les États-Unis. Est-ce une coïncidence si, 18 ans plus tard, la criminalité commence à chuter? Les conclusions de Levitt sont controversées: l’avortement est une pratique de dernier recours et un enfant né dans de telles conditions (par obligation, parce que l’avortement n’est pas disponible) ne sera vraisemblablement pas élevé dans des circonstances favorables. Le lien entre de mauvaises circonstances et la criminalité étant bien connus, l’avortement fait disparaître, assez littéralement, le nombre de criminels potentiels. Levitt trouve même des preuves supplémentaires de sa théorie à New York (où l’avortement était légal avant 1974; le taux de criminalité a commencé à chuter bien avant 1993), au Canada et, par contre-exemple, en Roumanie où l’avortement est devenu illégal sous Ceaucescu, avec des résultats dramatiques dix-huit ans plus tard.

De telles conclusions inconfortables sont monnaie courantes dans Freakonomics, un livre où l’auteur avance, sans hésitation, qu’une maison avec une piscine est cent fois plus dangereuses qu’une maison où est gardée une arme à feu. (La preuve se retrouve dans les taux comparatifs d’accidents.)

Plus amusant, peut-être, est sa démonstration –preuves et chiffres à l’appui- qu’être trafiquant de drogue est économiquement similaire à faire partie d’un réseau de vente pyramidale. Les profits s’accumulent au haut de la hiérarchie, alors que la plupart des petits dealers vivent encore de peine et de misère avec leurs parents.

Puis Levitt s’amuse à déceler comment peu importants sont les efforts des parents à complémenter l’éducation de leurs enfants. Tentant de trouver la véritable relation de cause à effet, Levitt finit par conclure que le facteur le plus important est qui sont les parents plutôt que ce qu’ils font. Deux individus stables, matures et bien éduqués seront statistiquement de meilleurs parents peu importe les stratégies qu’ils emploient. Levitt note que la présence de livres dans le foyer d’un enfant a une forte corrélation avec son succès scolaire, mais les meilleurs parents auront déjà des livres: il est inutile de supposer que le simple acte d’acheter des livres comme cocon éducatif aura un effet sur l’enfant.

Le livre se termine par une analyse de prénoms, et de leur impact sur le succès de l’individu ainsi désigné. La conclusion est similaire à celle de l’impact des parents: On n’aura pas nécessairement du succès à cause de son nom, mais les parents qui donnent des noms à leur enfant ont tendance à le faire de façon très différente selon leur niveau social: Levitt compare des noms donnés par des parents bien éduqués (Katherine, Emma, Alexandra, Julia, Rachel, etc.) à ceux donnés par des parents moins éduqués (Kayla, Amber, Heather, Brittany, Brianna, etc.), en notant que les noms ont tendance, avec le temps, à migrer du haut de la société vers le bas alors que les parents moins fortunés tentent d’adopter des noms haut-de-gamme. Fascinant!

En fait, Fascinant! est le premier adjectif qui vient en tête lorsque l’on termine la lecture de Freakonomics. Le livre a beau être mince (242 pages bien aérées, y compris un excellent index et des pages de références), il y a plus de matériel à réflexion ici que dans bien des livres deux fois plus volumineux. (J’en passe, et des meilleures.) Mais cette minceur a son prix: Certaines affirmations semblent un peu gratuites (pour la preuve, faudra se fier aux œuvres citées) et on reste parfois sur sa faim lorsque vient le moment de regarder les chiffres. Un petit doute est de mesure, par pure précaution sceptique.

Quel qu’il en soit, c’est une expérience de lecture assez intense. Les idées viennent de Levitt, mais c’est le co-auteur Stephen J. Dubner, journaliste au New York Times, qui donne au livre son souffle irrésistible. L’écriture est simple, directe, facile à comprendre et lisible d’une traite, avec pauses nécessaires pour assimiler ce que l’on vient d’apprendre. Ne soyez pas surpris de boucler la lecture de ce livre en moins d’une heure trente. (En revanche, ne payez pas plein prix pour un livre si vite terminé! Allez en faire la demande à votre bibliothèque locale.)

Il est trompeur de parler de ce livre comme d’un livre d’économie appliquée. C’est plutôt un bon exemple de sociologie raffermie, avec chiffres à l’appui de théories sociales un peu inusitées. Levitt a tout à fait raison lorsqu’il dit appliquer des outils propres à distinguer la morale (le monde tel qu’on voudrait qu’il soit) de l’économie (le monde tel qu’il fonctionne vraiment): Il y a tout une différence de comportement lorsque les gens ont leurs propres intérêts à cœur. (Une différence que Levitt prouve en analysant comment les agents immobiliers vendent leurs propres maisons). Quel qu’il en soit, Freakonomics est une excellente lecture avec deux pelletés de nouvelles idées: que demander de mieux?

Couverture: Rainbows End, Vernor VingeLe moins que l’on puisse dire, c’est que plusieurs attendaient ce roman. Vernor Vinge, n’est pas, après tout, qu’un simple auteur de science-fiction. En plus de ses qualifications comme mathématicien et informaticien, il est devenu l’authentique Pape de la Singularité –celui qui a chambardé tout un genre par une simple supposition. De plus, il a l’agaçante habitude de gagner des Prix Hugo pour ses œuvres majeures : Ses deux derniers romans, A Fire Upon the Deep (1992) et A Deepness in the Sky (2000) ont récolté des Hugos, tout comme ses novellas «Fast Times at Fairmont High» (2001) et «The Cookie Monster» (2004). Pas particulièrement prolifique, la sortie de chacune de ses œuvres est un événement.

Voici donc Rainbows End (pas d’apostrophe, pour de moins bonnes raisons que vous ne pouvez l’imaginer), un roman situé à peine vingt ans dans le futur, dans une Californie sur le précipice de la Singularité. L’Internet s’est emballé et a pris contrôle de la réalité, alors que de plus en plus de gens peuvent choisir de vivre dans un monde superposé sur «le réel», que tous peuvent se servir de techniques de manufacture impossible aujourd’hui, que le contrôle des réseaux est devenu essentiel aux forces militaires. Ce futur promet une cure pour l’Alzheimer, un système d’éducation radicalement différent, une connectivité réseau universelle et, dans un registre moins réjouissant, le potentiel de contrôler les pensées d’autrui.

Et c’est là que commence l’intrigue de Rainbows End, dans un premier chapitre à bout de souffle: Les services secrets européens veulent découvrir qui a développé la technologie YGBM (You Gotta Believe Me : Tu dois me croire) et retiennent les services d’un mystérieux «Rabbit» pour percer le voile. Sauf que, dans un de ces retournements abracadabrants compressés dans les quelques premières pages du roman, le chef des services secrets européens est celui derrière YGBM, et «Rabbit» est probablement beaucoup plus qu’un simple détective…

Ceci nous amène, assez étonnamment, à une école super branchée de la région de San Diego où Vinge revient à l’univers de «Fast Time at Fairmont High» pour nous montrer les possibilités d’un futur annoncé par Google et Wikipedia : Un chaos d’information où tous semblent trouver ce qu’ils désirent, au prix de tomber bien bas si jamais ils n’apprennent pas à maîtriser le torrent d’information. Notre guide à travers ces changement se nomme Robert Gu, un homme âgé miraculeusement rescapé de la démence Alzheimer et donc prêt à réapprendre le monde qu’il avait quitté au début du vingt-et-unième siècle. Attachez vos ceintures!

C’est surtout au niveau des idées que Rainbows End se démarque du reste de la SF contemporaine. Vinge, sans verser dans le gosh-wow de la Singularité, nous montre avec vigueur un futur rendu possible par les innovations des dix dernières années. En ce sens, c’est de la SF fraîche et bien à jour, amplement capable de montrer deux ou trois choses à Doctorow, Stross et compagnie. Les extrapolations de Vinge sont généreuses (vingt ans?!) mais plausibles. On y retrouve, par association, plusieurs des concepts qui semblent fasciner les écrivains de SF de premier ordre, tels les réalités personnelles, la puissance des foules (dé)organisées et la course aux armements mémétiques.

Mais au niveau de l’intrigue, c’est un peu moins intéressant. Après un départ prometteur, le livre s’embourbe progressivement dans des développements et des personnages qui pâlissent devant les idées avancées, jusqu’à une finale chaotique qui fonctionne mais n’impressionne guère. Ajoutant au problème, Rainbows End se veut le premier livre d’une série : Le mystérieux «Rabbit», par exemple, n’est jamais élucidé malgré quelques suggestions fascinantes. Au rythme où écrit Vinge, quand verront-nous le suite?

Mais il n’y a pas que l’intrigue pour entretenir notre intérêt. Au niveau des concepts, voire même de l’écriture, il est difficile d’imaginer que Rainbows End aura beaucoup de compétition cette année. En pur plaisir SF, c’est un ouvrage exemplaire : Plusieurs livres tentent de donner un choc futuriste, mais celui-ci réussit. Humour et horreur viennent améliorer un voyage guidé dans le futur: Je retiens particulièrement la scène où, dans une sombre parodie des techniques d’archivage destructif employées depuis des années, une librairie numérisée ses œuvres en numérisant les fragments obtenus après un passage à travers une déchiqueteuse!

Dans un autre ordre d’idées, il va sans dire que les lecteurs canadiens ou francophones auront plusieurs objections aux préjugés libertariens tenus par Vinge. Il ne semble pas y avoir beaucoup de place, dans ce futur ultra branché, pour ceux qui ne veulent ou peuvent pas rester branché en permanence. Fidèle à la société américaine, Rainbows End suggère une compétition féroce pour les emplois disponibles, et s’intéresse à peine à ceux qui ne réussissent pas à se tailler une place au soleil. L’ironie, c’est que les technologies démontrées par Vinge tendent à diminuer la nécessité de compétition en accroissant la capacité d’excès des manufactures et services rendus. Il ne faut pas se surprendre à vouloir contester plusieurs des aspects du livre: Vinge recherche de telles réactions.

Mais ce qui est certain, c’est que Rainbows End se récolte, à ce moment-ci, une place assurée sur mon bulletin de nomination aux Prix Hugo. Lecture essentielle pour les amateurs d’anticipation, œuvre vigoureusement opinée, roman plaisant à lire: Si vous voulez une œuvre de SF de première qualité, ne cherchez pas plus loin.

Illustration: Prix Hugo 2006Je voulais être enthousiaste au sujet de ce livre.

Il faut comprendre que Ken Macleod fait partie de la grande vague des auteurs de SF à être issu de la Grande Bretagne des années 1990. Ayant fait sa marque à l’aide de romans surchargés en idées techno-sociales, MacLeod est un auteur qui devrait naturellement m’intéresser: Il connaît bien sa science, possède un vif intérêt pour les facteurs sociologiques et explore souvent des enjeux politiques inusités. Tout comme Iain M. Banks, c’est un romancier astucieux, vif d’esprit et toujours prêt à explorer de nouveaux concepts. (Un des ses livres, par exemple, est une réalité parallèle à un de ses autres romans.)

Pourtant, j’ai toujours eu une certaine difficulté à lire ce qu’il écrit. Difficulté de style, d’entrain narratif, ou peut-être même de références culturelles? Peu importe: Je suis resté sous l’impression que la densité de son écriture laissait peu de place aux considérations plus pédestres d’une narration accessible. Toujours est-il que ses premiers trois livres ne m’ont laissé aucun souvenir impérissable, à part une note de tenter ma change à nouveau un peu plus tard. En attendant, je n’étais pas nécessairement réfractaire à l’idée de lire un autre de ces livres… mais je préférais attendre une bonne raison.

Couverture: Learning the World, Ken MacLeodÀ plusieurs égards, Learning the World est une bonne raison. Nominé aux Prix Hugo 2006, son neuvième roman publié ce côté-ci de l’Atlantique était également un singleton, c’est-à-dire un livre tout à fait indépendant de ses autres œuvres. À guère plus de 300 pages, comment se tromper? Tout comme j’ai appris à apprécier Iain M. Banks avec The Algebraist, peut-être qu’il me serait donné de retomber dans la marmite MacLeod avec Learning the World.

Ou peut-être pas.

N’anticipez pas ma conclusion: Learning the World n’est pas un mauvais livre. Il y a trop d’idées pour que ça ne soit pas intéressant, et la narration est d’une sophistication qui échappe toujours à d’autres auteurs vétérans. Mais en matière de plaisir de lecture, disons seulement que MacLeod remonte dans mon estime sans toutefois modifier mes intention futures de lecture.

Il s’agit, en gros, d’une histoire de premier contact entre l’humanité et une race extra-terrestre. Mais tout comme dans A Deepness in the Sky de Vernor Vinge, ce sont les humains qui se rendent aux extraterrestres. Mélangeant un grand vaisseau-génération (où une bonne partie de l’équipage est immortel) dans une grande marmite de concepts SF rehaussés au goûts du jour, MacLeod partage son livre entre les post-humains et les extraterrestres ainsi découverts. Les extraterrestres ne sont pas au bout de leurs surprises, mais les humains non plus…

Peu importe ses autres fautes, Learning the World est définitivement un roman de SF contemporain. De nos jours, impossible de parler d’extraterrestres sans penser au paradoxe de Fermi, et le roman se révèle tardivement être une (autre) tentative de répondre au paradoxe. Je reste insatisfait de la conclusion de MacLeod, mais ce n’est heureusement pas la seule idée à se mettre sous la dent. Les post-humains au centre de l’intrigue, par exemple, pratiquent une parodie de l’ultra-capitalisme prôné par certaines personnes: L’économie de marchés gère tout à l’intérieur du vaisseau-génération, laissant un peu de place aux débordements comiques d’une société prompte à créer et investir dans des start-ups à la moindre nouvelle idée. (MacLeod n’est définitivement pas un capitaliste) Les tensions entre l’équipage immortel et les colons parfois beaucoup plus jeunes (et plus près de notre idée de ce que c’est que d’être humain) sont une belle source de tension, bien que cela ne mène pas toujours à des conflits intéressants. On notera aussi le fait qu’une bonne partie de l’intrigue humaine est racontée à l’aide de billets de, ahem, blogs. Hélas, l’intrigue prend du temps à s’activer alors que les humains s’entendent à peine pour observer les extraterrestres en attendant d’en savoir plus sur eux. On finit par lire Learning the World un peu comme une course au trésor, profitant d’une pépite d’idée ici et là, en attendant que l’action commence.

L’intérêt de la lecture n’est pas vraiment plus grand dès que l’on revient (un chapitre sur deux) aux extraterrestres. Ceux-ci sont ailés, lisent de l’ingénierie-fiction et sont parvenus à un niveau technologique en quelque part entre l’époque victorienne et la deuxième guerre mondiale. (Je reste vague parce que, franchement, je n’ai jamais ressenti l’intérêt d’en savoir plus) Mais voilà qu’ils commencent à constater des phénomènes étranges dans le ciel…

Le tout débouche finalement en un peu d’action très tard dans le roman, un rythme lent qui ne fait rien pour rehausser l’intérêt de lecture. Quand survient finalement l’affrontement inévitable entre les humains qui veulent contacter les extraterrestres et ceux qui préfèrent repartir pour un autre système solaire, le tout se déroule de façon très correcte, très logique, très mesurée. MacLeod, un écossais, aura peut-être inventé le cosy first contact story: Un désagrément poli qui laisse amplement de temps pour le thé de quatre heures.

Mais vous aurez deviné qu’au-delà de la boutade, Learning the World laisse sur sa faim. MacLeod a beau être compétent et à la fine pointe des idées actuelles de la SF, il semble ici avoir livré une œuvre mineure, un divertissement qui saura plaire aux fans de SF sans les enthousiasmer, et qui ne parviendra certainement pas à intéresser ceux qui ne lisent pas déjà beaucoup de SF. Les dernières cinquante pages ont un peu d’action et une bonne densité imaginative, mais c’est un peu trop peu, et trop tard.

Ma comparaison à l’oeuvre de Vinge n’était pas accidentelle: n’importe qui avec un peu de familiarité avec A Deepness in the Sky sera décidément peu impressionné par le roman de MacLeod. Si, d’un côté, je risque de me souvenir de Learning the World un peu plus longtemps que les premiers romans de MacLeod, je ne ressent aucune impulsion particulière à me précipiter sur ses autres livres. Je me procurerai éventuellement Newton’s Wake, mais ce sera plus pour l’illustration couverture de Stephan Martinière que pour la promesse du contenu.

Et je n’ai toujours rien dit sur la comparaison entre Learning the World et les autres romans en nominations au Prix Hugo 2006, mais je vous promets que ça ne sera pas trop joli…

Couverture: Sun of Suns, Karl SchroederLa science-fiction d’aventure connaît présentement un renouveau tout à fait prometteur. De nombreux auteurs à l’adolescence nourrie au planetary romance se mettent, à leur tour, à s’attaquer aux romans pleins de péripéties en environnement étranges. Je passerai rapidement sur Paragaea de Chris Roberson ou bien The Sky People de S.M. Stirling pour cause de non-lecture, mais c’est pour mieux discuter du plus récent roman de l’auteur torontois Karl Schroeder, Sun of Suns.

Schoeder, une des valeurs sûres de la SF canadienne anglaise, ne devrait pas vous être totalement inconnu. Après tout, il a été l’invité de Boréal 2004 (puis de retour à Montréal pour Con*Cept 2004), sa nouvelle «Fabrique de fantômes» a été publiée dans Solaris 145 et son roman Lady of Mazes fut recensé avec un certain enthousiasme dans nos pages l’an dernier. Avec Ventus et Permanence, il a établi sa réputation comme un des intellectuels du genre, intéressé à utiliser le genre comme outil d’exploration à des enjeux sociaux et politiques au sens très large.

Avec Sun of Suns, Schroeder s’attaque à un territoire légèrement différent: moins philosophique mais plus divertissant. Dans la tradition des environnements étranges tels The Integral Trees de Larry Niven ou bien Raft de Stephen Baxter, Schroeder imagine un concept neuf: Virga, une sphère de fullerène de trois mille kilomètres de diamètre, remplie d’air respirable et doté d’un soleil central artificiel. Outre ce soleil, la technologie des humains habitant cet environnement est celle de l’aube de l’âge industriel, avec des villes construites sur de gigantesques roues de bois tournoyant sur elles-mêmes pour générer une pseudo-gravité. Le soleil central ne réussit pas à tout illuminer Virga, alors d’autres plus petits soleils existent, formant du même coup le noyau de royaumes distincts flottant en pleine apesanteur respirable.

Mais oubliez la justification scientifique pour un moment, car le but principal de Sun of Suns est de livrer une aventure. Vaisseaux de bois, royaumes belliqueux, voyages risqués, forêts flottantes, trésor perdu, pirates sanguinaires, batailles navales et haute trahison sont ce que vous réserve Sun of Suns, avec un mélange de péripéties navales et de détails astucieux.

Chose certaine, Schroeder a rarement été aussi plaisant à lire. Ses romans sont toujours riches en idées, mais ils demandent un certain investissement de temps avant que tout ne «clique» en place. Dans Lady of Mazes, il fallait passer à travers près d’une centaine de pages avant de trouver sa foulée. Dans ce cas-ci, le «click» se produit près la page 25: on est ensuite à bord pour le reste du voyage. Les personnages de Sun of Suns sont un peu plus grandiloquents, un peu plus excessifs, un peu plus sympathiques que ceux dans les autres livres de Schroeder: en matière d’écriture, l’accessibilité de ce roman représente un certain progrès qui compense pour une densité intellectuelle un peu moins imposante.

Mais Schroeder à vitesse réduite reste plus intéressant que l’essentiel des autres auteurs du genre, et c’est pourquoi il ne faut pas se surprendre de passer beaucoup de temps à spéculer sur l’environnement qu’il nous propose ici. Il ne faut pas croire, non plus, que Schroeder évite complètement le type de spéculation de premier niveau qui a fait sa marque. Virga n’est pas tout l’univers, et celui-ci fait occasionnellement des intrusions spectaculaires dans la réalité plus simple de nos personnages : J’ai dû rigoler pendant quelques minutes à la description d’une «Chinese Room Personality»… Sun of Suns a de quoi divertir et faire réfléchir, surtout étant donné les caractéristiques parfois contre-intuitives de Virga.

Mais avertissement: ceci est le premier volume d’une série (c’est annoncé sur la couverture, contrairement à d’autres livres), et n’est pas complètement satisfaisant en soi : l’action trouve un point d’arrêt logique, mais le destin des personnages qui survivent à l’action n’est définitivement pas réglé. Faudra donc attendre le prochain volume, Queen of Candesce, pour en savoir plus et suivre les prochaines aventures des personnages…

Couverture: The Draco Tavern, Larry NivenLorsqu’on discute de Larry Niven, cela fait longtemps que le wunderkind des années 60-70 a cédé la place au has-been des 90-00. Si les deux premières décennies de sa carrière ont été à la fois prolifiques et enviables, on ne peut pas en dire autant de ce qui a suivi. Dès The Ringworld Engineers, les lecteurs de Niven ont pu remarquer une baisse perceptible de la qualité de ses textes. Non pas seulement en style d’écriture (où Niven a toujours été de l’école utilitaire), mais surtout au niveau de la construction des intrigues et de l’intérêt de lecture. Les fans anglophones utilisent parfois l’expression brain-eater pour désigner les tics irrationnels qui semblent accompagner un écrivain dans la pente descendante de la fin de leur carrière, et Niven est (avec Heinlein post-1973) l’exemple typique d’un vétéran qui a perdu les pédales.

Ce qui est d’autant plus dommage avec Niven, c’est que sa déchéance est constamment illustrée à l’aide de collections thématiques contenant à la fois du bon vieux et du mauvais nouveau matériel. Crashlander, Flatlander, Rainbow Mars et maintenant The Draco Tavern: des livres assemblés à coup de pelle en dévalisant les archives de l’auteur, malheureusement affligées de nouvelles histoires fraîchement écrites.

Publiées entre 1977 et 2006, les histoires de la taverne Draco ont vues le jour comme une série de très courtes nouvelles ayant pour but d’explorer les grandes questions de l’existence: Religion, culture, reproduction, immortalité, intelligence, etc. Dans cet univers, les extra-terrestres découvrent la Terre au début du vingt-et-unième siècle et nous font profiter (?) de leur sagesse. Le narrateur Rick Schumann est un homme d’affaire qui a la bonne idée de fonder un bar pouvant répondre aux besoins de toutes les races extraterrestres qui passent par l’unique spacioport de la Terre. Ce qu’il apprend au fil des conversations entendues dans son établissement a de quoi surprendre et amuser.

En science-fiction, les histoires de bar ont une longue et fière tradition: Tales From the White Hart d’Arthur C. Clarke demeure un modèle en la matière —pour ne rien dire de la série Callahan’s de Spider Robinson. La beauté du bar, c’est qu’il permet de courtes histoires qui peuvent ou ne peuvent pas être complètement vraies: Comment savoir si les élucubrations potentiellement sinistres du raconteur ne sont pas un figement de son imagination? Ajoutez à ce cadre des extraterrestres qui vivent des milliers d’années (et qui n’ont aucune objection à jouer des tours à leur nouveaux amis humains), et vous avez une excellente fondation pour une série de nouvelles mémorables. J’ai lu “The Subject Is Closed” il y a plus d’une dizaine d’année et le punch m’est toujours resté en tête.

Mais la première surprise de The Draco Tavern est de constater comment les nouvelles “classiques” de la série ne sont pas particulièrement raffinées. Un autre cas de mémoires sélective: Certaines idées de Niven ne sont plus aussi fraîches que durant les années 1970, et sa fascination pour certains concepts s’approche parfois du radotage. La beauté des courtes nouvelles, c’est qu’elles permettent de présenter une idée sans s’embarrasser de mots inutiles. Malheureusement, Niven se permet parfois des histoires plus longues dans le contexte de la taverne Draco, ce qui l’oblige à donner une personnalité tout à fait superflue au narrateur, puis d’ignorer ces raffinements dans les courtes nouvelles suivantes. (Le narrateur des histoires de bar, pour plusieurs raisons dramatiques, est souvent mieux présenté comme un récepteur passif –un proprio en train de laver ses verres en arrière du bar, tiens- qu’un participant actif: autrement, il y a une barrière entre l’histoire racontée et le lecteur. The Draco Tavern évolue consciemment en-dehors des confins de la taverne, ce qui est à la fois une bonne idée et une mauvaise quand il faut revenir à l’intérieur du bar.)

Un autre problème de la collection est l’agencement de ces histoires une après l’autre, comme s’il s’agissait de chapitres d’un roman: Mieux lues comme friandises que comme éléments d’un repas complet, les nouvelles de The Draco Tavern tentent parfois d’établir une continuité, mais sans conviction. J’ai été particulièrement déçu de l’attention intermittente accordée à l’union entre Rick et Jehaneh, surtout quand leur enfant n’est utilisé que comme élément d’intrigue dans “Playhouse”. Le destin de la taverne Draco elle-même semble bien incohérent, avec des explosions et des fermetures entre pratiquement chaque nouvelle.

Mais bon. L’autre surprise du livre, c’est comment les histoires les plus récentes ne sont pas particulièrement mauvaises, et ce malgré plusieurs faux pas. C’est un bien faible compliment, bien sûr, mais après les désastres qu’étaient Scatterbrain et Rainbow Mars (pour ne mentionner que ces deux œuvres récentes), il en est devenu surprenant de constater que le Larry Niven d’aujourd’hui est toujours capable d’écrire quelque chose de potable.

Non pas que la moitié la plus récente du livre soit aussi bonne que les nouvelles plus anciennes. Entre autres problèmes, Niven utilise beaucoup trop de références culturelles récentes pour le cadre initialement établi pour la série: Les histoires de la taverne Draco devraient être conçues pour être lisibles peu importe l’époque et de voir un personnage ouvrir son portable Toshiba cause une dissonance profonde. De plus, la dernière moitié du livre est accompagnée d’une emphase progressive sur le terrorisme: Hélas, les opinions politiques de Niven sont maintenant trop rigides pour offrir une perspective originale sur le problème. Cette même fixation progressive sur le terrorisme (pour ne pas tout simplement dire “9/11 et possibilité d’un autre”, puisque les deux sont devenus identique dans l’esprit de l’américain moyen) donne au livre un pessimisme grandissant qui ne sert pas bien le côté parfois fanfaron des nouvelles plus anciennes. (“The Ones Who Stay Home” est particulièrement navrant, et je ne dirais rien au sujet du deuxième paragraphe de “Playhouse”, si ce n’est qu’un éditeur plus sagace l’aurait simplement enlevé) Niven, manifestement, se fait vieux: une histoire aussi défaitiste que “Losing Mars” est pratiquement aux antipodes de l’optimisme qui avait marqué sa jeune carrière.

Mais bon. S’il est cocasse de louanger cet ouvrage en disant que ce n’est pas aussi mauvais que le reste de la production solo de Niven depuis une décennie, The Draco Tavern représente tout de même une lecture assez amusante à petites doses. Je suis à la fois content et surpris d’être content de ce livre. Si les audiences moins familières avec l’auteur risquent d’être mystifiées par plusieurs passages, les fans peuvent se rassurer en se disant que c’est le meilleur livre de Niven depuis un bon moment.
Couvertures: The Ghost Brigades, John ScalziSuite attendue au premier roman Old Man’s War du blogueur John Scalzi, The Ghost Brigades est un retour au même univers qui prouve que le succès initial de Scalzi (depuis nominé au Prix Hugo et au Prix Campbell) n’est pas un accident. Familier sans être répétitif, accessible sans être condescendant, The Ghost Brigades est un excellent exemple de SF commerciale qui sait à la fois divertir et faire réfléchir.

Ne cherchez pas John Perry: Le héros de Old Man’s War est à nouveau à la retraite, et c’est à Jane Sagan, la mystérieuse agente spéciale entraperçue dans le premier volume, que revient l’honneur d’ancrer ce roman. C’est elle qui amorce l’intrigue dans un premier chapitre au retournement amusant, mais ce n’est pas elle qui devient la protagoniste du roman. Cet honneur revient plutôt à Jared Dirac, un tout jeune clone créé dans des buts sinistres, puis recyclé comme soldat d’élite. La tension dramatique aux racines de ses origines deviendra de plus en plus importante au fur qu’avancera l’histoire, donnant à The Ghost Brigades une saveur fort différente que celle du livre précédent: plus sombre, plus nuancées et aux enjeux émotionnels complètement différents.

En fait, c’est tout l’univers de la série qui est exploité de manière plus subtile dans ce deuxième volume. L’univers où se trouve la race humaine est tout aussi impitoyable que dans le premier livre, mais cette suite nous donne également des indications vis-à-vis la nature quasi-fasciste du gouvernement terrestre, et de la minceur des atouts humains dans une galaxie remplie de compétiteurs. Scalzi n’est pas un militariste, et ce point de vue centriste lui permet de livrer un roman de SF militaire considérablement plus intéressant que la norme.

Cet intérêt s’applique également à la manière dont The Ghost Brigades est rédigé: Vif, rythmé et percutant, ce roman solidifie la place de Scalzi comme un stylistes naturel qui se démarque par la clarté de son écriture plutôt que par l’étendue de son vocabulaire. Pas moyen de s’ennuyer longtemps au fil des pages de ce livre, une poussée vers l’avant qui s’applique également à la densité prodigieuse des idées et des gadgets que Scalzi soulève et dispose avec une efficacité redoutable. The Ghost Brigades est une œuvre de SF éminemment accessible, qui saura plaire à ceux qui ne sont pas nécessairement familiers avec la SF d’aujourd’hui.

Bref, que du bon pour un jeune écrivain des plus prometteurs. À un moment où la SF américaine se cherche un peu, Scalzi se taille une place de choix dans les rangs de la relève. Reste à voir, bien sûr, ce dont il est capable à l’extérieur de l’univers créé pour ses deux premiers romans…

Couverture: The Singularity is Near, Ray KurzweilEn futurologie, chaque décennie a son livre-phare. Celui qui définit la forme du futur dans lequel on s’attend à vivre. Les années 70 ont été marquées par Future Shock d’Alvin Toffler (1970), un livre qui allait contribuer au vocabulaire contemporain et (indirectement) faciliter la montée du web. Durant les années 80, c’est Engines of Creation (1985) d’Eric Drexler qui a agi comme catalyseur à l’émergence du concept de la nanotechnologie. Les années 90 sont encore un peu trop rapprochées pour y désigner un livre marquant, mais The Physics of Immortality de Frank Tipler (1995) me paraît être dans la course, en bien et (surtout) en mal. Pour les années zéro, je pense que l’on peut déjà nominer The Singularity is Near de Ray Kurzweil (2005) comme la concrétisation du zeitgeist futuriste de la décennie. Chose certaine, ce n’est pas un accident si on y retrouve des éléments des trois livres précédents.

La singularité, en quelques mots, se produira quand le taux de changement social et technologique atteindra une asymptote. (ou, en termes encore plus simplistes, quand il se produira un montant de changement infini en un rien de temps: Imaginez un graphique de courbe exponentielle étiqueté “changement versus temps”) La condition qui marquera l’arrivée de la singularité reste floue, mais plusieurs penseurs s’entendent pour dire qu’elle surviendra peu après l’activation d’une intelligence artificielle des milliers de fois plus intelligente qu’un être humain ordinaire: Après, dit-on, ce sont ces IAs qui vont alimenter la courbe de changement vers l’infini. (Le truc difficile, bien sûr, c’est de construire la première de ces IAs) Ma propre définition du terme est simple: la singularité surviendra au moment ou l’ensemble des homo sapiens ne seront plus au sommet de la pyramide cognitive terrestre.

Peu importe votre définition, l’implication sociale de la singularité est majeur: personne ne peut prédire ce qui se passera après puisque, par définition, elle changera tout.

Pour l’amateur de science-fiction, la singularité n’est plus très surprenante étant donné la masse de SF a avoir abordé le sujet depuis une vingtaine d’années. On avancera même que le concept de la singularité est l’œuvre d’un écrivain de SF: Vernor Vinge, qui avait commencé à explorer ces idées dès le début des années 1980 dans des œuvres telles The Peace War (1984), puis plus tard avec l’essai séminal “The Coming Technological Singularity” (1993). (Précisons tout de même que Vinge a un doctorat en sciences informatiques…) Un an plus tard, Blood Music de Greg Bear (1985) a définitivement des relents singuliers. Ailleurs dans l’histoire de la SF, on y associera des œuvres telles Childhood’s End (Clarke, 1953). Plus récemment, des romans comme Accelerando de Charles Stross (2005) confrontent la notion de singularité avec une certaine inquiétude, celle d’explorer l’inimaginable.

Parallèlement, l’idée de la singularité a fait son chemin au sein de toute la classe technologique issue de la révolution internet. Ce n’est pas un accident: Si il y a une vérité rendue évidente depuis quelque décennies, c’est que le changement s’accélère. Le changement ne devient pas seulement plus important d’année en année, mais la vitesse du changement accélère tout aussi rapidement. Les taux d’adoptions de technologie s’accroissent sans cesse: Combien de temps c’est écoulé entre l’introduction de l’automobile et son adoption par la moitié de la population? Pour la télévision? Pour le téléphones cellulaires? Pour l’Internet? Pour les lecteurs MP3? Non, nous n’avons plus à être convaincu que le changement est une constante, ou bien que le futur comporte une certitude de changements profonds. La singularité n’est pas seulement une expression de cette conviction, mais son extrapolation logique.

Le long livre documentaire The Singularity is Near de Kurzweil occupe une place de choix entre la SF et la réalité. En confirmant des théories de la SF, en imaginant l’aboutissement de tendances actuelles, Kurzweil fait le pont entre la réalité et l’hypothèse. Pour les amateurs de SF, The Singularity is Near est une affirmation; mais pour les penseurs réalistes (pensez politiciens, gens d’affaire et analystes), le livre rend envisageable une bonne partie des suppositions les plus loufoques de la SF.

Ne vous leurrez pas: Ce deuxième aspect est beaucoup plus important que le premier. Les fans de SF ont beau se targuer de vivre quinze minutes dans le futur (ce qui n’est pas toujours vrai, viz la forte tendance réactionnaire chez certains fans) ils ont une influence minime quand vient le moment d’orienter les débats de société. The Singularity is Near a beau répéter ce qui est évident aux fans, c’est un livre qui a l’ambition d’avoir de l’influence là où ça compte.

Mais mon emphase sur la relation entre la SF et la singularité est sans doute un peu excessive. Kurzweil n’est pas issu, de près ou de loin, du milieu de la SF: Sa réputation en est une d’inventeur, d’informaticien, d’entrepreneur et de futuriste. Si vous utilisez des logiciels de reconnaissance optique ou de voix, c’est un peu grâce à lui. (On peut directement tracer son influence dans le logiciel OmniPage, par exemple) Sa liste de réalisations est trop longue pour être résumée, mais on reconnaîtra tout de même l’influence de ses livres de futurologie The Age of Intelligent Machines (1990) et The Age of Spiritual Machines (1999), dont certaines prédictions sont déjà partiellement validés. Entre autres projets, il s’affaire présentement à devenir immortel: personne n’osera parier contre lui.

Bref, Kurzweil n’est pas un deux de pique, ni “un autre auteur de sci-fi”: Il a les compétences nécessaires pour faire un survol de ce qui se passe à la fine pointe de la technologie et la crédibilité requise pour se faire prendre au sérieux par les bien-pensants. Cela fait de lui un observateur idéal pour décrire les tendances qui mènent (inévitablement, selon lui) à la singularité et ce qui risque de ce passer d’ici là. Il se risque même à une prédiction: La singularité est à l’horaire pour 2045.

Plus ou moins bien divisé en neuf chapitres, The Singularity is Near commence par s’attaquer aux facteurs historiques que l’on peut extrapoler. Le premier chapitre explore l’idée selon laquelle l’évolution biologique a été remplacée par l’évolution technologique: les humains sont pratiquement déjà aux commandes de leur propre destinée génétique et façonneront littéralement leur adaptation au futur. Mais cette auto-évolution biologique n’est qu’un prélude à la création de super-intelligences (artificielles ou pas) qui deviendront nos héritiers évolutionnaires. Comme introduction, ça commence fort!

Le deuxième chapitre en est un dédié à aux sciences informatiques: À l’aide de graphiques traçant l’évolution de la technologie depuis des décennies, Kurzweil montre de façon assez convaincante comment la technologie est effectivement sur une pente exponentielle. Il trace les progrès de l’électronique depuis ses débuts, et termine avec un survol des percées qui pourraient entretenir la loi de Moore pendant les quelques prochaines décennies. Étant donné mes intérêts professionnels, je n’ai rien à redire sur ce passage.

En revanche, je suis bien moins calé en science biologiques, ce qui m’a laissé un peu à dépourvu durant les deux chapitres suivants, respectivement consacrés aux liens entre l’informatique et le cerveau humain, puis aux fondements biologiques de l’intelligence humaine. Mais aussi ardue soit-elle, toute cette neurobiologie a le mérite de préparer le terrain pour un des arguments principaux de Kurzweil; il n’y a rien de fondamentalement spécial à la cognition humaine, rien qu’une machine suffisamment puissante (ou mieux encore, suffisamment bien conçue) ne puisse répéter. Une discussion amusante de l’intelligence artificielle a lieu un peu plus tard dans le livre, démontrant que les exemples de “seul un humain peut…” ont tendance à être trivialisée dès qu’un ordinateur peut les achever. (Depuis que Deep Blue a défait Gary Kasparov en 1997, par exemple, personne n’ose sérieusement clamer que la capacité de bien jouer aux échecs est ce qui sépare vraiment les humains des machines.)

C’est dans le chapitre cinq, “GNR” (Genetics, Nanotechnology, Robotics; une expression équivalent aux GRINs [Genetics, Robotics, Informatics, Nanotechnology] de Joel Garreau) que Kurzweil commence à entrer dans le vif du sujet. À ce moment-là du livre, les facteurs historiques qui mènent à la Singularité sont déjà établis: L’accélération technologique, les bouleversements sociaux de moins en moins difficiles, la cohérence de plus en plus certaine de nos modèles physiques, etc. C’est avec les technologies de pointe en génétique, nanotechnologie et robotique que Kurzweil prédit notre accession à la singularité. La génétique permettra de comprendre le corps humain dans son entièreté; la nanotechnologie nous donnera un contrôle parfait sur la matière; la robotique fera en sorte de reproduire et d’améliorer nos capacités dans des créations artificielles. C’est l’union de tous ces facteurs, avance Kurzweil, qui mènera directement à la singularité —et surtout à la création d’une ou plusieurs intelligences superhumaines qui nous seront ce que nous sommes à des chiens ou des chats… puis à des bactéries et être unicellulaires. Le foisonnement des exemples utilisés pour décrire le progrès déjà établi rends le scepticisme difficile.

Mais le changement est la moindre les choses; l’impact du changement, lui, est ce qu’il y a de plus intéressant. C’est au chapitre six, “The Impact…” que Kurzweil déchaîne ses spéculations. Immortalité? Dites bonjour aux humains 2.0 (vous pourriez en être un si vous vivez assez longtemps; ils sont prévus pour 2030.) Transfert de conscience en format non-biologique? Trivial. Exploration de l’espace? Pfeh. Résolution des problèmes sociaux? Un peu plus difficile, mais encore bien envisageable à une ère où rien n’est impossible. “Imaginez quelques chose: Fait” semble être le slogan de l’ère singulière.

Si le dernier paragraphe a des relents quasi-mystiques, dites-vous que vous n’êtes pas les seuls à subodorer une veine spirituelle dans ces extrapolations. C’est au chapitre sept, “Ich bin ein Singularitatian” que Kurzweil passe un peu de temps à s’intéresser aux enjeux philosophiques posés par la Singularité. S’agit-il d’une croyance? D’une autre manifestation du matérialisme absolu? Est-ce que le singularisme évacue la divinité? Qu’est-ce que la “conscience” (voir même “l’individualité”) si l’on parvient à copier des cerveaux? Seulement une vingtaine de pages sont passées sur les implications philosophiques, mais Kurzweil a au moins la grâce de passer quelques paragraphes à discuter de la singularité comme transcendance (ou, en termes moins délicats gracieuseté de Ken MacLeod, “The Rapture of the Nerds.”)

Mais Kurzweil préfère passer à autre chose, ce qu’on lui pardonnera aisément puisque ces “autres choses” consistent à explorer les problèmes inhérents à une telle accélération technologique. Une maîtrise absolue de la nanotechnologie, par exemple, implique aussi la possibilité du gray goo problem, une situation assez agaçante durant laquelle des nanobots fou mangent toute la planète. (Oups.) D’autres problèmes similaires, qualifiés de façon assez amusante de “risques existentiels”, deviennent tout aussi possibles et ce alors que certaines autres catastrophes (tels l’anéantissement de notre civilisation par un astéroïde perdu ou une pandémie) sont éliminés par de tels niveaux de technologie. Difficile, à la lecture de ce chapitre, d’échapper à l’impression que le futur est une porte qui se referme (pensez pollution, épuisement des ressources, surpopulation, etc.) et que la course technologique est peut-être le coup de pouce qui nous permettra de se glisser dehors avant que tout se verrouille devant nous.

Finalement, Kurzweil termine son livre avec un neuvième chapitre assez long, répondant à ses critiques en avançant des arguments contre quelques-unes des objections les plus courantes à la singularité. Un très court épilogue souligne que la singularité pourrait fort bien représenter le triomphe ultime de l’intelligence humaine envers le cosmos, nous permettant essentiellement de “gagner” le concours existentiel dans lequel l’univers est engagé.

Ouf.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’un lecteur de The Singularity is Near verra son esprit étiré de manière permanente. Il y a un souffle et une ambition dans ce livre que l’on ne retrouve que, euh, en science-fiction. Un des points forts de Kurzweil est de nous situer sur une chronologie inévitable. Après l’éclatement des futurs confortables de la SF de l’âge d’or, voici que l’on revient à un futur bien précis. Telle, telle, telle chose se produira peu importe les circonstances, et le résultat sera meilleur pour tous. Peu importe si on y croit, il y a un confort certain à construire un futur de la sorte: un des buts de la futurologie est de mettre le présent en contexte, et à lire Kurzweil, aujourd’hui prend l’aspect d’un prologue à quelque chose de bien plus excitant. Nul besoin de préciser que Kurzweil est un réaliste optimiste, ce qui n’est pas une mauvaise chose: philosophiquement, même pris dans sa forme la plus diluée, la singularité a des similitudes philosophiques intéressantes avec l’eschatologie de Tipler — l’idée d’un futur meilleur directement basé sur nos actes individuels et collectifs.

J’ai commencé cette critique en m’intéressant à l’interface entre la SF et le futurisme, les fans et les pouvoirs sociaux. Si rien d’autre, The Singularity is Near est un plaidoyer éloquent en faveur des technologie GNR et du potentiel de leurs pleines réalisations. Ce livre est toujours abondamment discuté un peu partout et continue de bien vendre (mon édition, achetée moins de quatre mois après la sortie du livre, est déjà une troisième réimpression). Une bonne partie de ce succès est dû à la force des idées du livre. Mais il faut aussi compter sur le style accessible de Kurzweil, qui dresse peu d’embûches entre les idées et le lecteur. Dans une trouvaille inspirée, Kurzweil se sert de dialogues entre des personnages historiques (Ned Ludd, Charles Darwin, Sigmund Freud), actuels (Kay Kurzweil, Bill Gates, Eric Drexler) et fictifs (Molly, George 2048, Molly 2104) pour illustrer certains concepts de manière divertissante. Le reste du livre, plus particulièrement sa deuxième moitié, est d’une lisibilité exemplaire. Qui plus est, le livre n’est définitivement pas dépourvu d’humour: Un passage Adamesque considérant notre univers comme une simulation construite pour l’amusement d’entités extérieures (“Our simulation is turned off”, ironiquement situé à la page 404) recommande la singularité comme une façon de rester aussi intéressant que possible à nos observateurs. Délicieux!

Il va sans dire que la réaction des lecteurs devant ce livre dépendra en grande partie de leur attitude devant la Singularité. Cela devient éventuellement une question de croyance: est-ce que l’on “croit” ou pas en l’Avènement? Les plus sceptique hausseront des sourcils et y verront, peut-être avec justesse, une autre tentative de transformer une lecture du progrès technologique en une prescription théologique. Les plus convaincus (et les plus jeunes; je suis certain qu’il y a une corrélation entre notre espérance de vie et l’estimé singulier) y verront un plan à suivre pour un meilleur futur. Les auteurs de SF, bien sûr, y exploiteront une tonne métrique d’idées.

Mais qu’on croit ou pas, The Singularity is Near s’avère un livre important qui s’attaque à des questions de progrès technologique bien réelles. Dans sa version la plus diluée, la singularité ne fait qu’exprimer la différence entre les plus avancés et les moins bien nantis: lecteurs de blogs, vous êtes dans les premières rangées du contingent humain —mais est-ce que ce qui vous préoccupe autant serait compréhensible aux habitants du troisième monde? La dernière campagne électorale canadienne a été dominée par des questions relatives au mariage entre couples de même sexe, à la réduction de la taxe nationale, au maintien d’un système de santé public national: tous des enjeux impossibles dans une bonne partie du monde (y compris au sude de la frontière canadienne), ou bien ici même il y a quelques années. La singularité existe déjà: je suis incapable d’expliquer mon travail à une partie de ma famille, et des outils que j’utilise sur une base quotidienne n’existaient pas il y a cinq ans. De prendre ces constatations, de les projeter dans un futur et y apposer le terme flou de “singularité” ne me semble pas gratuit, mais utile pour commencer à aborder ce qui se prépare.

Mais qu’en est-il de la Singularité, version forte? Le téléchargement des esprits, la création du techno-paradis sur terre? Il me semble cruel de clore cet exposé bien préliminaire de The Singularity is Near sans ouvrir le débat.

Je mentionnait plus tôt de la corrélation entre l’âge et l’acceptation du concept de la singularité. Puisque j’aurai 70 ans en 2045, je ne suis pas surpris d’être à cheval entre l’optimisme et le scepticisme. Ayant déjà déclaré que la singularité existe déjà, il ne me reste qu’à définir où je vois la limite du réalisable. Mes soupçons sont que la singularité, version forte, aura lieu —mais pas pour tout le monde, et probablement plus tard qu’on le croit. Dans un parallèle à nos définitions sans cesse plus exigeantes du terme “intelligence artificielle”, il est bien possible que la définition de la singularité soit aussi remaniée pour devenir de plus en plus inatteignable.

Les résistances sociales au changement deviennent plus importantes que la capacité de la technologie à livrer ces changement: les hystéries de type “OMG! Il y a des plans de bombes sur l’Internet!” sont stupides mais typiques de ce qui nous attends. En ce qui me concerne, je suis nettement plus intéressé aux obstacles socio-politiques à la singularité qu’aux défis techno-scientifiques: on peut prédire le progrès technologique, mais les mouvements de foule irrationnels me rendent très, très nerveux. (D’où mon vif intérêt pour les ouvrages de Joel Garreau qui explorent le côté politique de tels changements, plus spécifiquement Radical Evolution) Le clivage américain entre les bleus urbains et les rouges ruraux m’apparaît comme une conséquence de la singularité développante: je serais à peine surpris de voir le monde se stratifier en une série de couches de progrès, avec les singularitariens au-dessus, et les régimes fondamentalistes tout en bas de l’échelle —avec des masses pauvres et exploitées par des élites. La routine, quoi.

Peu importe les réassurances de Kurzweil, je demeure également obsédé, peut-être même terrifié par le paradoxe de Fermi: Si la vie est si commune, si l’intelligence est si ordinaire, si la singularité est si inévitable, pourquoi n’a-t-on pas vu évidence d’une civilisation singulière à travers l’univers? Kurzweil a la décence de reconnaître le paradoxe à la page 357, mais sa réponse (“Nous sommes les premiers! Tra-la-la!”) est loin de me satisfaire. Et si nous connaissions déjà la réponse à la question “la singularité est-elle possible?” Et si la réponse est “non, la porte se referme sous notre nez?” Et si les inquiétudes actuelles au sujet d’une récession mondiale, de la fin du pétrole abordable, d’une catastrophe écologique, du choc des civilisations détruites par le terrorisme n’étaient que des signes avant-coureurs d’une inévitabilité?

A bien y repenser, je préfère la vision de Kurzweil.

Couverture: Woken Furies, Richard MorganJe vous avais déjà parlé de Richard Morgan, l’auteur du très singulier Market Forces. Avec Woken Furies, Morgan revient à l’univers de Takeshi Kovacs, le héros des excellents Altered Carbon et Broken Angels. Avec de tels livres, il n’est pas surprenant que Morgan soit si rapidement devenu un des auteurs de SF britannique les plus en vue du moment. Malheureusement, Woken Furies déçoit: L’intérêt de Kovacs commence à s’étioler, et le roman tarde à trouver la même poussée narrative que les trois autres livres de Morgan.

Une des particularités de la série Kovacs, c’est que Morgan a profité de chaque livre pour explorer une facette différente de son univers, et ce dans des sous-genres légèrement différents. Altered Carbon était un thriller policier se déroulant sur Terre alors que Broken Angels s’approchait de la SF militaire avec une intrigue de traque aux trésors extraterrestres. Kovacs est ainsi passé d’enquêteur privé à soldat de fortune. Mais cette fois-ci, peut-être est-il plus approprié de parler de lui comme étant un criminel…

Woken Furies nous amène sur Harlan’s World, la planète d’origine de Kovacs, pour une aventure aux politiques révolutionnaires. Dégringolé au bas de l’échelle sociale, Kovacs se voit pris malgré lui dans une aventure où la personnalité d’une révolutionnaire légendaire est peut-être revenue à la vie dans le corps d’une mercenaire. Puisque l’oligarchie locale n’a aucun intérêt à raviver une autre révolution, des complications s’ensuivent. Dès le premier chapitre, Kovacs sait qu’on a engagé un autre mercenaire pour le traquer: Une copie de lui-même, plus jeune et plus agressive.

Ce n’est pas un mauvais livre. Mais c’est loin d’être aussi prenant que les autres romans de Morgan. Il y a des idées et de l’action, mais elles ne parviennent pas à couvrir les quelques quatre cent quarante pages de l’intrigue. Pendant une bonne partie de la première moitié, l’intrigue semble flotter au souffle des explosions sans avoir l’impression d’avancer.

Il faut également avouer que l’univers de Kovacs, avec ses sleeves désincarnées et ses Martians disparus, ne semble plus aussi frais qu’il ne l’était. Ici, peu de scènes mémorables ou bien de surprises avant les tout derniers chapitres. La différence est évidente au niveau de la lecture: Alors qu’il est impossible d’abandonner Market Forces avant d’avoir tout lu, il est facile d’oublier Woken Furies pendant quelques jours.

La comparaison avec le troisième livre de Morgan est d’ailleurs assez amusante: Si on avait critiqué Market Forces pour un côté sexe-et-violence spectaculaire et superficiel, Woken Furies montre bien que la simple profondeur ne fait pas automatiquement un meilleur livre. Si cette troisième aventure de Kovacs est de loin sa plus personnelle, la satisfaction plus respectable que l’on retirera du livre sera tout de même moindre.

Puisqu’il s’agit peut-être de la dernière aventure de Kovacs (l’auteur l’annonce sur son site, mais ne parions pas trop vite sur cette éventualité), Woken Furies reste un immanquable pour les convaincus de la fiction de Morgan. Les autres auront avantage à commencer l’œuvre Morgan par Altered Carbon ou Market Forces.

Couverture: Transmetropolitan: Back on the StreetJe sais, je suis en retard: Transmetropolitan, la bande dessiné, a été publiée en 60 épisodes mensuels de 1997 à 2002. Le dixième et dernier trade paperback réunissant les épisodes 55-60 de la série a été publié en avril 2004. Ce n’est même pas comme si j’avais l’excuse de tout ignorer de Transmet: Grâce à l’évangélisme de deux Érics (dont un sur ce site), j’avais eu l’occasion de goûter aux quelques premiers épisodes de la série, assez pour savoir que j’y trouverait toute ma satisfaction.

Mais acquérir dix BDs à un prix moyen de quelque vingt dollars pièce, ce n’est pas quelque chose qui est à la portée de tout le monde en tout temps. J’ai donc attendu un moment propice (le sens délicieux d’une nouvelle année… et une vente chez amazon.ca) pour rayer Transmetropolitan de ma liste de souhaits.

Maintenant que j’ai pu prendre connaissance de la série de la meilleur façon possible (c’est à dire assis dans une chaise confortable, à lire la série au complet en quelques heures), je suis à la fois énergisé et époustouflé: Transmetropolitan est sans aucun doute une des meilleures bande dessinée que j’ai eu l’occasion de lire depuis longtemps et une des oeuvres de SF marquantes de la dernière décennie.

Les raisons de mon enthousiasme sont simples: Une bonne histoire bien racontée, des dialogues d’une saveur inoubliable, une bonne densité d’idées parfois surprenantes, une conscience sociale développée et un protagoniste extraordinaire.

Mais résumons la prémisse: Après cinq année d’exil volontaire, le journaliste Spider Jerusalem se voit contraint de revenir à La Ville. Nous sommes en quelque part dans le futur (même les personnages ne savent plus trop à quelle date), mais La Ville sera immédiatement familière aux férus de cyberpunk: Calquée sur New York (y compris le Chrysler Building et le détail Kafkaïen d’une Statue de la Liberté brandissant l’épée), La Ville représente l’aboutissement de la démesure urbaine, allant des gratte-ciels cossus aux bas-fonds pitoyables. Sitôt arrivé sur place, Spider se voit happé par une histoire de machination politique qui l’amènera à se confronter aux gens riches et puissants.

Précisons que les cinq ans de Transmetropolitan étaient planifiés d’avance: Dès le premier épisode, on voit les détails qui allaient enrichir le soixantième. Le scénariste Warren Ellis sait pertinemment ce qu’il fait: l’écriture est délicieuse et parfois phénoménalement efficace: Le numéro #8, “Another Cold Morning“, traite de réanimation cryogénique d’une façon qui vous restera gravé en mémoire. (Je considère le numéro comme une des nouvelles de SF les plus accomplies de 1998) #31, “Nobody Loves Me“, regarde le protagoniste par la lentille d’autres styles de BD: Brillant! Et c’est sans parler du dialogue, mémorable et percutant, constamment drôle et profane.

Rien de tout cela n’aurait de cohésion sans la formidable présence de Spider Jerusalem, bien sûr. Réincarnation hyperactive de Hunter S. Thompson, Spider est un journaliste d’enquête extraordinaire, un muckracker qui compte bien corriger les torts du monde de par la seule force de ses efforts. Chauve, tatoué, protégé par des vidéo-lentilles dépareillées, il fume en permanence, manie les mots comme des armes et peut se servir (au besoin) de véritables fusils comme un commando d’élite. Spider Jerusalem est une dynamo en bottes d’assaut, confronté au cauchemar permanent de La Ville. Et pourtant, Spider n’est pas qu’un dur à cuire. Il peut casser des gueules et réconforter des enfants. Il déteste La Ville autant qu’il est incapable de travailler ailleurs. Alors qu’avance Transmet, Il n’est pas difficile de voir se dessiner entre lui et La Ville une tragédie romantique. Tel l’homme sans nom de Sergio Leone, il est venu régler un problème… mais survivra-t-il à l’épreuve?

Ceux pour qui la SF est avant tout un instrument d’extrapolation sociale seront comblés par Transmet: Les dix premiers épisodes sont du pur future shock, plongés dans un futur où la violence, la pornographie et l’exploitation (“Ebola Cola!”) sont monnaie courante. Même les lecteurs les plus endurcis grinceront des dents devant quelques passages, qu’il s’agisse de cannibalisme, de violence dégoulinante ou bien d’un épisode atypique (#40 – “Business“) portant sur la prostitution juvénile. Ellis, manifestement, a compris les possibilités d’un futur déjanté pour illuminer le présent. Une fois passé le choc des dix premiers épisodes (essentiellement les deux premières collections), Transmetropolitan progresse de plus en plus vers la satire sociale, à la fois drôle et acerbe. Les férus de thrillers politiques seront tout à fait à l’aise avec l’intrigue.

L’extrapolation science-fictive de la série, hélas, tiens plus de l’amas de gadgets que de construction cohérente. S’il y a une réelle objection devant Transmetropolitan, même en considérant la nature satirique de son contenu, ce sont les niveaux variables de progrès technologique. On comprend rapidement que la nanotechnologie est suffisamment puissante pour permettre des assembleurs universels (“makers“), des réanimations cryogéniques et des conversions personnelles en nano-nuages (“foglets“). Pourtant, ces percées technologiques ne semblent pas avoir été appliquées à d’autres aspects de la vie à La Ville: La mort est toujours permanente et le niveau de pauvreté un peu difficile à justifier au milieu de tant de richesse. (Ici, les riches volent les ordures des pauvres pour s’en servir dans leurs makers. Logique, quelqu’un?) Mais bon; on comprends rapidement les raisons de ces contraintes inconsistantes: Quel drame en utopie?

Je suis également partagé au sujet de l’illustration: Si Darick Robertson accomplit généralement un travail phénoménal, le niveau de qualité du dessin semble devenir de plus en plus ordinaire alors que la série avance. Son contrôle sur la représentation des personnages est aussi incertain, même en allouant pour des effets dramatiques. Je serai un peu plus critique sur l’encrage et la coloration de la série: Après un excellent départ dans le premier tome, la qualité du poli final sur les planches est assez variable. Mais peut-être peut-on blâmer le rythme frénétique d’une publication mensuelle pour ce genre de variation.

Pris dans son ensemble, Transmetropolitan reste une œuvre magistrale: 1,300 pages de fiction politique, de science-fiction post-cyberpunk, de thriller futuriste et d’un protagoniste à tout casser.

S’il y a un réel obstacle à l’appréciation de Transmet, c’est bien la difficulté financière et logistique d’obtenir les dix numéros de la série. La facture d’un achat intégral est salée; qui plus est, il faut bien trouver ces dix volumes en quelque part.

Si vous voulez une bonne idée de la série sans trop vous ruiner, mettez la main sur les deux premières collections. La première, “Back on the Street“, introduit Spider Jerusalem et se termine par une séquence triomphante qui donnera des ailes à tout journaliste—ou bloggueur. Le deuxième tome, “Lust for Life“, s’intéresse à La Ville dans toute sa bizarrerie, sa cruauté et sa beauté. L’histoire de Transmet, à proprement dit, commence au troisième volume, “Year of the Bastard“. Je vous garantit une chose: une fois passé les deux premiers volumes, les chances sont excellentes que vous allez vous précipiter sur tous les autres. Plutôt qu’un livre, faudrait peut-être plus faire la comparaison avec une série d’épisodes télévisés. Tout comme les coffrets DVD rendent plus facile le visionnement de gigantesques séries telles Babylon-5, les trade paperbacks de Transmet donnent au collectionneur patient la chance de saisir la série comme elle devrait être lue.

Il y a une énergie du tonnerre dans Transmetropolitan, une conviction que la vérité existe et qu’elle mérite d’être révélée. Spider Jerusalem, emmerdeur professionnel, dépasse la simple personnification pour s’approcher de l’archétype. Ellis manipule le médium de la bande dessinée à son plein potentiel et s’avère capable d’une profondeur stylistique tout à fait satisfaisante. Les contraintes d’une publication mensuelle font en sorte qu’il a été difficile pour Transmetropolitan d’atteindre son public d’une façon optimale: Alors que le monde de la SF aurait du y reconnaître une œuvre tout aussi compétente que la vaste majorité des romans de l’époque, Transmet a à peine réussi à franchir la barrière qui sépare le fandom SF de celui des comics.

Mais il n’est pas trop tard pour voir l’erreur de cet oubli. Jetez-y un coup d’œil, au moins sur les deux premiers tomes, et vous m’en donnerez des nouvelles.

Pour de nombreuses raisons, je consacre habituellement mon mois de novembre à la lecture d’œuvres en français. J’accumule pendant toute l’année, puis je passe à travers mon stock d’un coup. (Cette année : 18 livres.) Hélas, novembre est aussi un des mois où je suis le plus grincheux, si bien que je n’ai trouvé que quatre demi-recommendations sur 18 livres.

On reproche parfois à Fractale Framboise de ne pas traiter suffisamment de lectures d’ici, ou d’être trop gentil envers les auteurs que l’on connaît. Cette charge ne risque pas de survivre à lecture de ce billet, qui emprunte à John Clute le concept de la «candeur excessive»: être trop gentil ne rend service à personne si notre but est de faire avancer les genres vers l’avant.

Rappel: J’ai payé pour chacune des 18 œuvre discutées. Si les auteurs n’auront peut-être pas mon admiration, ils auront au moins reçu une partie de mon argent.

Allons-y.

Pour les jeunes et moins jeunes

J’avoue être indifférent devant la littérature jeunesse. Ça ne s’adresse pas à moi, ça discute rarement de sujets qui m’intéressent et je reste habituellement insatisfait devant le résultat final, même s’il atteint ses objectifs.

Prenons, pas exemple, le duo Un Voyage de Sagesse / Horizon blancs de Guy Sirois. Sirois est un amateur de SF chevronné et un écrivain qui sait ce qu’il fait: Son histoire (divisée en deux livres, au moins jusqu’ici) maîtrise à la fois l’écriture et la connaissance des outils de la SF classique. Mais ça s’arrête là. Je n’ai pas été emballé, emporté, fasciné ou comblé par l’œuvre. Peut-être l’aurais-je été à l’âge de douze ans.

Idem pour Le Pays des Yeux-Morts de Pierre-Luc Lafrance. J’ai beau apprécier la vision d’une ville de Québec décalée de la réalité, ou bien l’excellente scène horrifique à la fin du chapitre 9, je reste sous l’impression que ce n’est qu’une amorce, pas une histoire satisfaisante en soi.

Ceci dit, les deux œuvre précédentes ont au moins le mérite d’être indépendantes. Tel n’est pas le cas du Dragon de l’Alliance de Michèle Laframboise, le quatrième volume d’une série qu’il faut lire d’un trait, sous peine d’être verrouillé à l’extérieur d’un univers sans cesse plus hermétique. D’un côté, c’est un rare exemple de space opera canadien-français bien informé technologiquement —et comique en plus! D’un autre, il peut être un peu laborieux de repasser à travers l’éventail de personnages, de races extraterrestres et de néologismes qui se sont accumulés dans les trois volumes (quatre en ajoutant Les Nuages de Phoenix). Pour les amateurs existants de la série qui ont une bonne mémoire. J’ai déjà dit que je préférait les romans singuliers aux composantes d’une série et Le Dragon de l’Alliance n’est pas le seul livre du mois à renforcer cette conviction: j’en reparlerai d’ici quelques paragraphes.

Couverture: La Porte du froid, Claude BolducÉtant donné tout cela, il est peut-être surprenant que deux autres livres pour la jeunesse me laissent avec un meilleur souvenir.

Le premier, La porte du froid de Claude Bolduc, profite de sa première moitié pour livrer une solide aventure hivernale pour adolescents. Le périple en motoneige d’un fugueur est décrit de façon vivide, et la barrière d’âge disparaît à peu près complètement. Le tout se gâche un peu (ou, plus précisément, devient moins saisissant) une fois rendu à la cabine où se terrent les horreurs, mais il n’est pas inhabituel pour des romans fantastiques de manquer de gaz dès qu’on doit révéler la menace paranormale. L’écriture de Bolduc est à point, et sa sympathie pour son protagoniste aide le lecteur à s’y identifier. Une moitié de recommandation, alors.

Couverture: Samuel de la Chasse-Galerie, Michel J. LevesqueLe deuxième, Samuel de la Chasse-Galerie de Michel J. Lévesque, réussit encore mieux. Mélange astucieux d’aventure, de mythologie québécoise et de thriller paranoïaque, voilà un roman pour jeune avec le potentiel d’intéresser les adultes les plus sceptiques. Si la dernière partie du livre n’est peut-être pas à la hauteur de la première, je note avec satisfaction que le roman comprends une bataille de canots au-dessus de Montréal: pur génie! Je serai généreux: trois quart d’une recommandation.

Arion Anticipation

Je suis content d’avoir rencontré les auteurs des trois livres d’Arion Anticipation que je m’apprête à aborder. Ayant discuté avec eux à Con*Cept, je sais que leurs idées sont à la bonne place, que leur vision de la SF est louable et qu’ils visent à faire mieux.

Mais intentions et résultats ne sont pas nécessairement équivalents. L’évidence finale est toujours sur la page. Je me suis donc procuré trois des premiers quatre livres d’Arion Anticipation, curieux de voir ce que j’allais y trouver.

Hm.

Les livres Sens Uniques de Gautier Langevin, Visions doubles de Guillaume Fournier et Les Alliés-nés de M.R. Desruisseaux se ressemblent beaucoup. Appétit pour l’apocalypse, écriture franche mais parfois maladroite, scientifiques fous et autres clichés classiques, péripéties qui s’inclinent devant la philosophie, simplifications politiques à en grincer des dents: Il s’agit d’ouvrages prometteurs d’auteurs en plein apprentissage, mais pas d’oeuvres qui rivalisent avec la SF contemporaine pour adultes.

Il est bien que les références culturelles des auteurs incluent Simak, Asimov, Clarke et Dick, mais il faudrait aussi qu’ils me démontrent avoir lu et compris du matériel plus récent: À lire ces trois livres, on croirait être revenus en quelque part entre les fables SF naïves des années 1950 et le cyberpunk sans ironie du début des années 1980. Le genre a évolué: plutôt que de poser une question, la SF tente maintenant de poser la question suivante. Si il faut détruire la terre et peindre l’humanité d’une brosse noire, je veux que cela mène à quelque chose de plus intéressant. Sinon, j’ai déjà tout vu ça.

Des trois auteurs, c’est Gautier Langevin qui est le plus près d’une écriture pleinement satisfaisante: Prose plus resserrée, manipulation plus confiante des concepts sociotechniques, images plus fortes. Deux histoires de Sens Uniques me restent en mémoire quelques semaines après la lecture, et au moins une d’entre elle («Archéogroove») aurait pu être retravaillée pour publication dans une revue spécialisée. Mais Sens Uniques est mince, très mince, (sans l’enrobage, six pièces en moins de 90 pages) et aucune des nouvelles qui s’y trouve ne semble avoir fait ses preuves ailleurs.

Aux auteurs d’Arion Anticipation, quelques suggestions: lisez abondamment (pas seulement en SF, pas seulement des «classiques»), continuez à écrire du meilleur matériel, dotez-vous de premiers lecteurs impitoyables, soumettez des nouvelles à d’autres mécanismes de publication pour avoir l’expérience d’une direction littéraire variée, renseignez-vous sur l’état de l’industrie (pas seulement au Québec, pas seulement en français) et prenez patience. J’ai bon espoir que ce qui deviendra «la génération Arion Anticipation» mènera à des œuvres extraordinaires: mais vous ne rendez service à personne (pas aux lecteurs, pas au genre et certainement pas à vous) en publiant trop tôt et trop vite. Les écrits restent, et il peut être difficile de faire oublier ses premières publications si elles ne sont pas à la hauteur. Quel est votre plan de carrière?

Plus généralement, ce que je retiens surtout de cette volée initiale de trois titres, c’est que je ne peux pas nécessairement faire confiance à Arion Anticipation en tant que lecteur exigeant. Que je ne peux pas nécessairement me fier à eux pour agir comme garde-fou ou comme avocat d’une SF égale à ce qui se fait ailleurs. Étant donné les buts avoués de la maison, je reste intéressé à ce qu’elle saura publier dans l’avenir…mais je laisserai d’autres prendre le risque de la lecture initiale à ma place.

Chez Alire

Vous pensiez que j’allais être nécessairement plus enthousiaste au sujet des œuvres publiées chez Alire? Voyons donc. J’ai dit que j’étais grincheux.

Si la marque de la maison est une rigueur d’écriture impeccable et une direction littéraire de premier ordre, je suis passablement moins enthousiaste devant la longueur excessive de certains ouvrages et la tendance des auteurs à écrire des séries même quand ce n’est pas nécessaire.

Non pas que je suis nécessairement plus favorable à des livres courts et uniques: La ballade de épaviste de Luc Baranger, par exemple, est un polar qui ne dépend pas de lectures précédentes, et qui ne dure guère plus que 300 pages. Hélas, je me suis trouvé à détester les personnages dès les premiers chapitres, et même les bonnes tournures de phrases n’ont pas réussi à réchauffer mon ardeur pendant le reste du livre. La spécificité des références françaises (ou américaines-vues-de-la-France) ajoutent de l’atmosphère, mais pas nécessairement du confort. Peut-être que le prochain livre de Baranger m’accrochera mieux.

Des séries de polars publiés chez Alire, je constate que celle de Robert Malacci s’est essoufflée. Avec Sac de Nœuds, le personnage de Malacci, dragueur invétéré, commence-t-il à se faire vieux, ou bien c’est nous qui le trouvons ordinaire? Est-ce un hasard si ce livre de 2002 s’est avéré être le cinquième et, jusqu’ici, final volet de la série?

Puisque je n’ai jamais été pris d’enthousiasme envers la série «Stan Coveleski» de Maxime House, je suis mal placé pour dire si elle prend du mieux ou du pire avec La Mort dans l’âme. En revanche, je peux dire que la lecture ne m’a pas empli d’enthousiasme non plus : malgré un fin assez bien menée, le reste demeure égal à lui-même : je présume que les amateur du Montréal des années 1940s en retireront plus de plaisir que moi.

Couverture: La Rive noire, Jacques CoteHeureusement qu’il y a Jacques Côté. La Rive Noire, troisième volet de sa série légèrement historique (1976-1980) au sujet des policiers de la ville de Québec, réussit à plaire… mais peut-être pas pour les raisons que l’on peut croire. Bizarrement à dire, ce sont les péripéties de la vie personelle des policiers suivis par Côté qui sont plus intéressantes que l’enquête elle-même. Authentiques personnages sympathiques, on prend plus de plaisir à les voir traiter de leur vie hors travail qu’à trouver qui a commis le crime. Néanmoins, une demi-recommendation.

Le cas de La nébuleuse iNSIEME de Michel Jobin est tout aussi intéressant. Le roman souffre de deux problèmes principaux : De un, il se relie gratuitement au premier livre de Jobin, La Trajectoire du Pion, alors qu’il n’y avait pas vraiment raison de le faire et que les références à l’ouvrage précédent alourdissent le livre. De deux, le livre est à peu près deux fois trop long. Il y a une intrigue tout à fait divertissante de malfaisance corporative à l’intérieur de ce roman (effectivement, la compagnie iNSIEME devient un personnage à part entière), mais toute la vitalité du livre est étouffée par une succession de scènes tout aussi interminable que tangentielles. 623 pages, c’est beaucoup trop long pour cette histoire!

Laissant le polar de côté pour s’intéresser à nouveau aux genres imaginaires, «trop long et trop relié aux livres précédents» s’applique également aux romans les plus récents de Natasha Beaulieu et Daniel Sernine.

Dans le cas de Sernine, les liens sont inévitables: Les Archipels du Temps, après tout, est le deuxième volume d’une trilogie plus ou moins amorcée durant les années 1970. Je signalerai mes objections aux racines très seventies de la trilogie sans insister: Si tout le côté «pouvoirs psychiques» de la série me semble usagé, ce ne sera pas le cas pour tout le monde, et il est impossible de développer une histoire dans le cadre Erymèdien sans en discuter: Sernine est à la merci des contraintes de son univers. Quand à la longueur (500+ pages), elle est plus affligeante en première qu’en deuxième moitié. Le livre en arrive éventuellement à des batailles spatiales, trahisons et une meilleure cohésion avec un réel familier. Mais il reste impossible de former une conclusion définitive avant de voir où ira le troisième volume.

Dans le cas de Beaulieu, j’avoue être assez surpris de mon manque de réaction positive devant L’Ombre pourpre, alors que j’avais bien aimé les deux premiers tomes de la trilogie. Mais ce troisième volet, complètement dépendant sur les deux livres précédents, évolue longtemps dans un brouillard aussi métaphorique que littéral. Le côté apocalyptique des événements du livre ne trouve guère traction quand on passe la moitié du temps à se remémorer la douzaine de personnages qui habitent la trilogie, surtout quand les deux livres précédents ont été publiés et lus en 2000 et 2003. La longueur du roman (près de 500 pages) était peut-être inévitable étant donné le nombre de ficelles à nouer, mais le prix à payer est une intensité moindre. J’ai hâte de voir le prochain livre de Beaulieu, si seulement parce L’Ombre pourpre est la conclusion d’un très long projet et qu’il serait temps de la voir s’attaquer à autre chose.

In-Collection

Reste deux autres livres à discuter, deux ouvrages un peu inhabituels, mais que l’on espère être des premiers de collection.

Couverture: Science-Fiction 2006Science-Fiction 2006, des éditions Bragelonne, se veut être le coup de départ d’une série d’anthologie annuelles portant exclusivement sur la SF. Les mots de Stéphane Marsan, Peter Crowther, Jean-Claude Dunyach ont de quoi s’approcher du manifeste: La SF est bonne, la SF est intéressante et la SF mérite sa place au soleil. Charmant! De bonnes histoires d’Elizabeth Moon, Paul J. McAuley et notre Laurent McAllister national viennent ajouter à la valeur du livre, en plus d’entrevues avec Harry Harrison et Ian Banks pour compléter le portrait. Ma seul objection, c’est que si la moitié du livre est bien intéressante, on reste un peu surpris devant le manque d’impact du reste de la sélection: Avec un univers dynamique de SF anglophone à choisir pour traduction, c’est ce à quoi ils se sont intéressés? Hm. Néanmoins, je réserve déjà mon Science-Fiction 2007. Une demi recommandation, si seulement pour encourager le manifeste pro-SF.

Puis il y a l’étrange et singulier cas de Delphes, le premier roman de Philippe Navarro. Disons-le tout de suite : c’est de la hard-SF, sans doute le plus hard des romans de SF canadienne française jusqu’ici. Le livre est bourré d’idées et de considérations intellectuelles, pas seulement en science, mais en philosophie, en histoire et en sociologie. Un mystère élégant donne au livre sa charge d’intérêt, soulevant dès le départ des possibilités troublantes. Mais idées, intentions louables et mon indulgence devant tant de hard-SF ne peuvent pas réussir à masquer le manque de réussite dramatique du livre, les dialogues interminables ou bien le manque d’intérêt des tangentes prises au fil des pages. (Je suis également surpris de voir que les gags de l’illustration couverture ne sont pas mentionnés dans le texte.) Condensé, Delphes aurait pu donner la meilleure nouvelle de l’année. Comme roman, c’est une curiosité et une découverte plaisante (motivé par la recommandation de Joël Champetier dans Solaris 159, j’en ai finalement découvert une copie au rayon «Science» de ma librairie) mais ce n’est pas ce que l’on pourrait appeler un livre de SF pleinement satisfaisant. Les amateurs de très-hard-SF se doivent d’y jeter un coup d’œil: les autres peuvent sans doute poursuivre leur chemin. Une demi recommandation optionnelle pour ceux qui s’y connaissent.

Non lus.

Puis, il y a les livres que j’ai décidé de ne pas lire. Je suis arrivé aux quatre premiers (!) livres de Reine de Mémoire d’Elisabeth Vonarburg à la fin du mois, pour me dire «Non. À l’an prochain.» J’aurais alors au moins alors l’avantage de tout lire d’un trait…

En somme

Pas beaucoup de nouveaux classiques dans ces 18 livres. Samuel de la Chasse-Galerie ira sur mon bulletin de nomination aux Prix Aurora: pour le reste, je demeure tout aussi insensible à la littérature jeunesse, Arion Anticipation a encore à faire ses preuves et il faudra s’armer de patience avant de commencer une bonne partie des livres Alire.

Est-ce que tout le monde m’en veut, maintenant?

Mission accomplie.

Je retourne dans ma tanière pour l’hiver. Grmbl.

Je ne critique pas ici tout ce que je lis: Certains livres ne méritent pas vraiment qu’on s’y attarde, et toute tentative d’en discuter susciterait autant d’ennui chez moi que chez vous. Mais si certaines lectures ne méritent pas un billet complet, il est parfois valable d’en faire une brève mention. Voici donc quelques curiosités qui ont récemment échoué sur mon bureau, dans l’espoir que vous puissiez y trouver quelque chose d’intéressant.

The Onion Presents: Embedded in America

Couverture: The Onion Presents: Embedded in AmericaVous connaissez sans doute l’hebdomadaire humoristique The Onion, un des sites humoristiques les plus populaires du web depuis sa création en 1996. Mais The Onion existait bien avant le web, (depuis 1988, en fait) sous forme de petit journal distribué dans plusieurs grandes villes américaines. Depuis 1999, on peut se procurer The Onion sous format papier: Des anthologie annuelles permettent de garder des Onions frais sur nos tablettes. Après deux recueils des meilleurs moments de leurs premières douze années et une rétrospective du vingtième siècle (Our Dumb Century), ces anthologies sont devenues depuis 2002 des collections intégrales annuelles.

Embedded in America est la quatrième de ces collections, couvrait approximativement le contenu de l’hebdomadaire entre octobre 2003 et novembre 2004. Si vous lisez régulièrement theonion.com, vous savez déjà à quoi vous attendre en type d’humour: Absurdité, satire, sarcasme et critique sociale sont au rendez-vous. L’humour n’est pas toujours égal (certaines de leurs chroniques sont des gags uniques qu’ils répètent depuis des années), mais quand The Onion roule, il y a un rire à chaque page. Feuilletant à travers le volume, je retiens des manchettes telles Study Find Cable-TV Violence Leads to Network-TV Violence, Video-Store Clerk Helpless to Prevent Charlie’s Angels Rental, Mom Finds Out About Blog, CEO Marital Duties Outsorced to Mexican Groundskeeper et Massachusetts Supreme Court Orders All Citizen To Gay Marry. Et c’est sans compter sur l’horoscope, de loin la section la plus réussie de l’hebdomadaire.

Lire The Onion sous forme de livre est une expérience un peu différente que d’aller visiter le site web semaine après semaine: La campagne présidentielle Bush/Kerry fournit une certaine tension narrative au volume, et certaines chroniques sont plus amusantes lorsque consommées coup-sur-coup. (Depuis le redesign du site, il est même plus plaisant de consulter The Onion sur papier que sur le web) Évidemment, il faut presqu’en savoir plus sur les États-Unis que les Américains eux-mêmes pour apprécier certaines satires. Si vous appreciez le site (et il n’est pas trop tard pour commencer), vous savez déjà si ce livre est pour vous.

Contacting Aliens: An Illustrated Guide to David Brin’s Uplift Universe, par David Brin et Kevin Lenagh.

Couverture: Contacting Aliens, Brin & LenaghLe sous-titre dit tout: Si vous avez beaucoup aimé les six livres de la série Uplift de David Brin, voici un guide dédié aux “agents terrestres” de cet univers de space opera. On y retrouve une exploration de l’histoire, des structures et des races de l’univers Uplift, avec beaucoup de nouveaux détails qui ne sont pas présents dans les romans. L’essentiel du livre est consacré à un bestiaire de races extraterrestres, y compris leurs physiologies, leurs spécialités et leurs sociétés: Les amateurs de manuel pour jeux de rôles seront en territoire connu. Certaines vignettes donnent un aperçu sur ce que pourraient aborder des nouveaux romans dans la série.

De plus, le livre est agrémenté de nombreuses illustrations noir-sur-blanc représentant les extraterrestres dans leurs environnements naturels. La marque de distinction de la série Uplift est son mélange d’action, d’aventure, d’humour et d’optimisme, et cet équilibre est parfaitement bien conservé dans Contacting Aliens. Plusieurs sourires, quelques bonnes idées et un autre regard sur certains secrets de l’univers Uplift: que demander de plus si on est déjà un fan de la série?

The Zombie Survival Guide, Max Brooks

Couverture: The Zombie Survival Guide, Max BrooksParodie assez amusante des manuels de survie conçus pour l’armée américaine, ce Guide a tout pour vous renseigner sur les zombies et comment s’en protéger. Brooks ne perds pas de temps pour nous expliquer, dès le premier chapitre, les origines virales des zombies et ce dont ils sont capables. Puis c’est au tour des meilleures armes, des endroits où se réfugier, des tactiques de défense les plus appropriées, etc. Comme si ce n’était pas assez, Brooks nous décrit, par l’entremise de vignettes, des attaques de zombie à travers les siècles et ce qu’il faut en retenir. (Chemin faisant, il se permet même l’écriture d’une histoire secrète de la Guerre Froide.)

Le livre est classé comme œuvre d’humour dans la plupart des librairies, mais les amateurs de fiction fantastique y reconnaîtront rapidement une œuvre de fiction plutôt bien menée. Contrairement aux films où tout doit être expliqué et montré en quelques minutes, le Guide se permet quelques suppositions à plus long terme: Si les zombies sont effectivement immortels jusqu’à la décomposition, ne seraient-ils pas capable de marcher sous l’eau? De se conserver dans la glace jusqu’au dégel? Le tout mène à un chapitre assez original, “Living in an undead world”, qui examine ce à quoi pourrait ressembler un monde laissé aux zombies suite à une pandémie généralisée.

Ce qui aide énormément, c’est que Brooks ne se permet jamais un sourire en coin: Tout est écrit avec une sérieux tout à fait approprié à ce type de manuel de survie, et l’illusion de vraisemblance s’en retrouve d’autant plus rehaussée. Certaines des vignettes historiques contiennent d’excellentes idées: bref, voilà une fiction fantastique tout à fait respectable. De plus, qui sait, n’est-ce pas une excellente idée de conserver une machette chez-soi de toute façon?

Tilt: A Skewed History of the Tower of Pisa, Nicholas Shrady

Couverture: Tilt, Nicholas ShradyVous voulez une curiosité? Quoi de mieux qu’une courte histoire de la tour de Pise, réalisée en livre sous forme de parallélogramme. Hé oui: Un livre qui penche: Ouvert à plat, il ressemble à un chevron. Le design intérieur, malheureusement, ne prends pas avantage de cette particularité: Tout est dans les marges parfois généreuses et parfois inexistantes.

En fait de contenu, Tilt est acceptable sans être particulièrement remarquable. Quelques mythes sont détruit (Galilée, par exemple, n’aurait jamais utilisé la tour pour réaliser ses expériences), d’autres histoires rehaussés (il y a un mince lien entre Pise et l’écriture de Frankenstein, par exemple). Les amateurs de techno-récits apprécieront les efforts d’ingénierie requis pour sauver la tour de l’effondrement.

Mais c’est le design du livre qui fait en sorte qu’il s’agit d’une curiosité remarquable. Vous n’avez qu’à le laisser traîner sur une table de salon pour récolter des commentaires. Évidemment, le livre est impossible à placer correctement dans une bibliothèque normale, mais c’est un bien petit prix à payer pour un concept bien unique…

One thought on “Lectures 2006”

  1. J’ai un peu de mal à adhérer à l’idée d’Adams voulant que Canadiens et États-uniens soient fondamentalement différents (je parle de son bouquin Fire and Ice, on s’entend). Du point de vue d’un étranger, les deux sont impossibles à distinguer, puisque nous adhérons tous au même mode de vie nord-américain. Quant aux valeurs à proprement parler, je me demande à quel point les différences «culturelles» entre Canadiens et États-uniens ne ressemblent pas à celles que l’on détecterait en faisant une étude comparative entre le Vermont et le Texas, disons.

    Je ne pense pas qu’aux États-Unis, les gens soient (proportionnellement) moins préoccupés par la question de l’environnement, par exemple, qu’au Canada. Par contre, je suis prête à admettre que leurs lobbys (pétrole, automobile, entreprises polluantes en tout genre) soient plus puissants, peu importe l’administration en place. Et la complaisance du pouvoir actuel n’arrange évidemment pas les choses.

    Je suis certaine que nos «valeurs» (je hais ce mot) sont très proches, bien plus que ce que les Canadiens souhaitent admettre. Il y a au nord tout ce qu’il y a au sud de la frontière, mais à plus petite échelle. Notre américanisation ne commence pas, comme semble le penser Jacques Attali (qui affirme que «La seule chose qui distingue le Canada des États-Unis est le Québec»), elle a toujours existé.

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