Prix Hugo 2007: Le concours canin

Ou: Commentaires sur la course dans la catégorie du meilleur roman, tel que présenté sous forme de retranscription d’un concours canin télédiffusé. (Voir l’an dernier pour quelque chose de similaire.)

(Un flash d’infographie et de musique tonitruante accompagne le générique d’ouverture de l’événement: Ceci est une présentation de l’unité des sports de Fractale Framboise. Woosh! Woosh! Des couvertures de livres explosent à l’écran, représentant une succession des grands romans de science-fiction de 1951 à aujourd’hui. Les logos et la musique, une version à peine modifiée du thème de la Soirée du Hockey, cèdent progressivement la place à nos deux animateurs: Dawn Cherryh et Rawn McLane.)

Rawn: Mesdames et messieurs, bienvenue à Yokohama pour le 53e concours canin Hugo! C’est toute une soirée qui s’annonce alors que l’élite fanique de la Science-Fiction-

Dawn: Ha!

Rawn: -conviendra de l’animal le plus digne de retourner à la maison en compagnie d’une grosse fusée.

Dawn: Le Prix Hugo continue d’être le prix le plus viril de tous!

Rawn: Rappelons les règles de la compétition. Le processus de sélection du gagnant se divise en deux phases. Premièrement, chaque animal en lice pour le Hugo sera paradé sur le tapis rouge, laissant à l’assistance et aux juges le temps d’apprécier l’apparence physique de l’animal en question.

Dawn: Toute ressemblance avec un concours de popularité superficiel n’est que pure coïncidence.

Rawn: Deuxièmement, chaque animal aura à démontrer un talent particulier, choisi par l’animal, devant la foule.

Dawn: En espérant éviter une autre série d’arias à Heinlein cette année.

Rawn: La combinaison des votes des deux phases déterminera le vainqueur. Le gagnant se mérite l’appréciation de la communauté fanique.

Dawn: Oooh.

Rawn: Alors que tous les animaux et auteurs prennent place derrière des écrans d’isolement, précisons pour fins d’harmonie légale, que ceci est une satire littéraire se déroulant dans la tête de l’auteur, et constitue en soi un commentaire critique qui ne vise pas à contester la marque de commerce des Prix Hugos, décernés à chaque année par la World Society of Science Fiction.

Dawn: Mais le manque de respect envers les oeuvres est, lui, complètement intentionnel.

Rawn: Effectivement, Dawn. De plus, nous n’avons rien à voir avec les vrais Don Cherry et Ron MacLean.

Dawn: Also, we sound like demented Japanese Newscasters to everyone reading this using Google Translate!

Rawn: Tout à fait exact, ce qui assure un degré de déni plausible si jamais quelqu’un pense être offensé par ce qui est écrit ici.

Dawn: Mais trêve de bla-bla. Passons au concours!

Rawn: Immédiatement après la pub:

(Montage sur fond de musique folklorique: Une ferme, un tracteur rouillé, des champs de blé, des vaches broutant dans un pré…)

Annonceur: Vous voulez de la science-fiction comme dans le bon vieux temps?

(Image à l’American Gothic d’un fermier posant pour la caméra en face de sa ferme, fourche à la main.)

Fermier: Mon nom est John W. Campbell et je recommande Titan de Ben Bova.

Annonceur: Titan de Ben Bova. De la science-fiction tout droit sortie des années quarante.

(Retour en studio.)

Rawn: De retour à Yokohama, la foule est en liesse alors qu’avance le premier animal en lice!

Dawn: La dernière fois que j’étais aussi excité, c’était à l’annonce de la republication des romans Gor!

Rawn: Et c’est parti! Le premier animal sur le tapis est Eifelheim de Michael Flynn, un superbe berger allemand qui, si mes notes sont correctes, n’en est pas à sa première compétition canine.

Dawn: Effectivement, Rawn, Eifelheim avait fait bonne figure en tant que chiot en 1987 à Brighton, se classant derrière l’oubliable “Gilgamesh in the Outback” de Silverberg.

Rawn: Mais deux décennies plus tard, Eifelheim a pris du poids.

Dawn: Beaucoup de poids, en fait, dû à une diète rustique allemande qui rehausse son intrigue de premier contact entre humains et extraterrestres.

Rawn: Bref, un animal avec un certain profil classique.

Dawn: S’il ne pèserait pas quatre fois son poids précédent et ne porterait pas un monocle un tantinet prétentieux comme la plupart des animaux de l’écurie de Michael Flynn.

Rawn: Mais nous laisseront l’assistance décider. Pour le volet de la démonstration de talent, Eifelheim, a choisi de donner une présentation sur “La vie rurale à l’Age Sombre”.

Dawn: Oh. Que c’est… excitant.

Rawn: De plus, Eifelheim livrera sa présentation sans l’aide d’équipement audiovisuel.

Dawn: La foule, apparemment, peut contenir son délire.

(Quelques minutes passent, les paroles d’Eifelheim résonnant dans un amphithéâtre de plus en plus silencieux.)

(Dawn et Rawn jouent aux cartes.)

Dawn: Tu sais, Rawn, j’aimais beaucoup mieux ce chien lorsqu’il était un chiot.

Rawn: Comment dit-on “torpide” en Latin ou en Allemand médiéval?

(Un lourd raclement de gorge secoue éventuellement la salle.)

Dawn: Oh, je crois que tout est terminé. Alors que les spectateurs se réveillent, _Eifelheim_ retourne dans sa cage, laissant place à notre deuxième animal. Il s’agit de-

(La foule pousse un Aaawww spontané qui surclasse les paroles des animateurs.)

Rawn: Je disais donc: de His Majesty’s Dragon de Naomi Novik, un animal que tout le monde appelle Téméraire de toute façon.

Dawn: Mais c’est un caniche!

Rawn: Un caniche adorablement déguisé en dragon, Dawn! N’est-ce pas chou?

Dawn: Mais, mais, mais…

Rawn: Alors que Novik parade Téméraire sur le tapis rouge, on assiste à un débordement de facteur chou ici à Yokohama! La foule ne cesse de fixer les ailes, la queue ou le museau affixés à Téméraire et scander un même slogan!

Dawn: Un slogan? Ils ne font que répéter “aaawww” à répétition!

Rawn: Inutile de continuer cette compétition! Téméraire vient de conquérir nos coeurs et nos bulletins de votes avec une union parfaite d’aventure napoléonienne et de dragons!

Dawn: Rawn! Qu’est-ce qui te prends-

Rawn: Complaisons-nous dans la magnificence de Téméraire! Je veux le saisir dans me bras, le ramener chez moi et le demander en mariage! Je veux-

(Dawn flanque une taloche à Rawn)

Rawn: Mais… Où suis-je?

Dawn: Rawn! C’est un caniche déguisé en dragon! Reviens-en!

Rawn: Oui, mais n’est-ce pas chou?

(Dawn soupire et roule des yeux)

Dawn: Heureusement, voici venu le moment de séparer les chiens des chiots! Par une démonstration de talent!

Rawn: Dawn, Téméraire est tellement chouette qu’il n’a vraiment pas besoin de démontrer un talent particulier. Mais puisque les règlements insistent, voici qu’il nous présente un diorama sur la guerre Napoléonienne.

Dawn: Avec des dragons. Des caniches déguisées en dragon.

Rawn: C’est tellement chou!

(Téméraire éternue. Une partie du diorama tombe par terre. La foule Awww spontanément.)

Dawn: Pitoyable.

Rawn: Dawn, espèce d’ignare, c’est une démonstration du vent divin-

Dawn: Rawn, espèce de crétin, je vais te démontrer ce qu’est-

(Dawn empoigne une sirène et l’active dans l’oreille de Rawn. PWAAAAAA!)

Dawn: -LE VENT DIVIN!

(Rawn cligne des yeux et regarde autour de lui.)

Rawn: Euh, où en sommes-nous?

Dawn: A discuter de la déchéance des Prix Hugo.

Rawn: Alors que les cruelles demandes du concours exigent que Téméraire quitte la piste, la foule soupire de dépit. Voici donc notre troisième concurrent, un vigoureux Saint-Bernard nommé Glasshouse, paradé par Charles Stross.

Dawn: Après Accelerando, le Chihuahua hypercafféiné qui avait attiré tant d’attention l’an dernier, l’animal de Stross semble un choix beaucoup moins controversé.

Rawn: On admirera tout le même un pelage tricolore composé de noir espion, d’argent posthumain et de rouge satirique.

Dawn: Ainsi que le fait que pour une race d’apparence tout à fait sympathique et accessible, les Saint-Bernards peuvent parfois devenir complètement fous et manger la face de quiconque s’en approche.

Rawn: Avertissement au lecteur.

Dawn: Ainsi qu’aux critiques.

Rawn: La foule semble généralement appréciative, bien qu’une bonne partie d’entre eux semblent obligé de s’excuser pour les résultats de l’an dernier, de l’année précédente, ou bien de l’année avant celle-là.

Dawn: Les affiches disant “Désolé pour Accelerando, Iron Sunrise et Singularity Sky” tendent à confirmer cette hypothèse.

Rawn: Glasshouse a choisi de livrer une danse interprétative sur la folie de notre existence contemporaine. Tel que perçu par un posthumain postsexuel.

Dawn: C’est comme lire LiveJournal, mais avec moins de fautes d’orthographe.

Rawn: Alors que la danse de Glasshouse se termine avec la révélation inconséquente que ce Saint Bernard est en fait une Saint Bernard, on doit dire que la foule semble apprécier.

Dawn: La preuve étant que la moitié d’entre eux sont présentement en train de poster leur appréciation sur leur LiveJournal.

Rawn: Et c’est la fin du tour de piste pour Glasshouse, qui retourne dans sa niche. Ceci laisse le chemin libre au quatrième animal en lice, le pit-bull Rainbows End de Vernor Vinge.

Dawn: À ne pas confondre avec Rainbow’s End sous peine d’avoir l’air d’un épais.

Rawn: Ou encore à son clone fraternel “Fast Times at Fairmont High”, un chiot similaire mais différent qui avait remporté un Hugo en 2002 à San Jose.

Dawn: Et comment! Vinge n’a pas moins de quatre de ces fusées à la maison. Et les autres participants pensent qu’ils ont une chance?

Rawn: En ce vingt-et-unième siècle post-post-ironique, tout peut arriver, Dawn.

Dawn: Fort vrai. En attendant, admirez la démarche franche et élitiste de Rainbows End.

Rawn: À voir la façon dont ce chien met les pattes sur le sol, on jurerait qu’il s’agit d’un pas fait pour marcher sur les corps brisés de ceux qui ne peuvent pas suivre l’inévitable chemin vers la singularité.

Dawn: (Hochant la tête) La méchante singularité.

Rawn: Mais en attendant l’émergence d’un univers où les concours canins n’auront plus d’importance, voyons ce que Rainbows End nous réserve pour sa démonstration de talent, qui prendra la forme d’un débat du thème “nage ou noie” dans une ère de complexification technologique.

Dawn: Mais, dans un retournement intéressant, contre des adversaires bâillonnés et coiffés de chapeaux de paille.

Rawn: Même s’ils seraient volubiles, je ne crois pas qu’ils réussiraient à placer un seul mot contre le dense torrent d’explications que Rainbows End livre présentement.

Dawn: Ce qui ne nous oblige pas vraiment à porter attention.

Rawn: En revanche, admirons les gadgets Web 4.2 qu’utilise la présentation.

(La foule commence à gronder.)

Rawn: Je crois que les débordements libertaires de Rainbows End commencent à irriter.

Dawn: Personne, je crois, n’a apprécié l’idée selon laquelle le progrès roule sur une voie pavée de l’inaptitude de ceux qui sont incapable de le comprendre.

Rawn: En revanche, un des adversaires a réussi à mâcher à travers son bâillon et vient de répondre qu’une réglementation consensuelle avec force de loi est nécessaire au bon fonctionnement harmonieux de toute infrastructure technologique.

Dawn: Oô, Rainbows End n’a pas bien pris ça du tout.

Rawn: En fait, je crois que… Dawn?

Dawn: Tu a bien vu: Rainbows End fait maintenant des sauts arrières répétés tout en disant que le prochain volume de la série expliquera tout ce qui est trop compliqué pour nous.

Rawn: Est-ce de la fumée qui sort de ses oreilles? Et pourquoi ne cesse-t-il de japper “Tu Dois Me Croire!”?

Dawn: Quel retournement! Rainbows End est un robot-chien radoteur, bourré d’idées et d’opinions mais complètement dépourvu des moindres qualités organiques!

Rawn: Personne n’aurait osé prédire une telle chose. Alors qu’une équipe d’experts retire Rainbows End du tapis, nous en sommes déjà rendus à l’arrivée de Peter Watts, qui nous présente ici Blindsight: Un magnifique… calmar?!

Dawn: Ciel.

Rawn: Il doit y avoir une erreur.

Dawn: Watts dit que non, et présente un certificat prouvant que Blindsight est un Dosidicus gigas pur race.

Rawn: Et les juges doivent reconnaître que les règlements du concours n’insistent que sur la pureté de la race des animaux en compétition, pas sur leur espèce.

Dawn: Un bon point à Watts. J’avoue tout de même être passablement dégoûté par le spectacle d’un céphalopode sur le tapis rouge de la compétition.

Rawn: Je croirait à un flash-back d’acide si ce n’était du fait que-

Dawn: -Tu n’as jamais fait d’acide, Rawn, ne tente pas de berner personne.

Rawn: Alors que nos recherchistes s’affairent à trouver quelque chose à dire sur un calmar en plein concours canin, admirons la fluidité-

Dawn: -repoussante-

Rawn: -des tentacules de l’animal, et de la technique utilisée par l’animal pour se déplacer en sol ferme.

Dawn: Les grosses barres rouges et les points d’un vert bilieux sur le corps de l’animal n’inspirent guère d’appréciation esthétique.

Rawn: Ceci dit, je crois que Watts a saisi le micro pour dire que l’apparence de l’animal a été raffinée par le styliste de l’écurie Tor, malgré ses propres protestations-

Dawn: -et Watts de distribuer des photos du look qu’il aurait préféré donner à l’animal.

Rawn: Y compris une photo complètement noire.

Dawn: Je veux à la fois applaudir et crier à maman.

Rawn: À en regarder la foule, il semblerait qu’un tiers applaudit, un dernier tiers court pour la sortie et un tiers regarde des photos de Téméraire sur leur appareil photo numérique. Les tentacules, manifestement, n’inspirent rarement rien de très joli aux cérémonies Hugos.

Dawn: On n’a qu’à se rappeler la présence de Cthulhu à la cérémonie de l’an dernier, alors qu’il avait présenté un zombie de H.P. Lovecraft comme animal en compétition.

Rawn: Pendant ce temps, sur le tapis, Blindsight a terminé sa parade initiale et a choisi de haranguer la foule sur la nature futile des concours de popularité tels celui-ci.

Dawn: En ajoutant que ces concours sont complètement insensés en termes de biologie évolutive. Et que notre capacité même de choisir un vainqueur est une illusion.

Rawn: En fait, Blindsight remet en question les fondements même d’un concours canin.

Dawn: Quelle révélation! Mon esprit grelotte autant que mon corps. En fait, je ne voit qu’un aboutissement logique à de train de pensée…

Rawn: Hé oui, Blindsight abdique sa nomination et quitte l’amphithéâtre!

Dawn: En citant le philosophe américain Eric Cartman: “Vissez-vous les gars, moi je retourne à la maison.”

Rawn: La foule pousse un soupir de soulagement.

Dawn: J’en profite pour faire disparaître ma nausée.

Rawn: En revanche, cela simplifie la compilation des résultats alors que l’on s’apprête à annoncer le gagnant… Mais auparavant, est-ce que nous avons des réactions SMS de notre audience?

Dawn: Specficfloozy demande “OU SONT LES CHIENNES?”

Rawn: OldTimeFan dit “TRO DE FANTASRY!!!”

Dawn: YungPup dit “PASASEZ DE FANTASRY!!!”

Rawn: Vissetonvice dit “VOULZ-VOUS LIRR MON RPSLASH NOVIK/WATTS?”

Dawn: Ciel, non!

Rawn: Passons immédiatement à la pub.

(Un enfant pleure et va rejoindre son père.)

Enfant: Papa! Papa! La science-fiction me fait peur!

Papa: Que veux-tu dire, mon fils?

Enfant: C’est trop compliqué! C’est plein de mots que je ne comprends pas!

Papa: Allons, fiston, j’ai exactement ce qu’il te faut.

(Il lui donne une copie de Seeker de Jack McDevitt.)

Papa: Tu verra: Ce n’est pas parce que ça se passe des milliers d’années dans le futur que les choses sont différentes.

Enfant: Merci, papa!

(Alors que l’enfant embrasse son père, un logo SFWA apparaît à l’écran: beige, défraîchi et légèrement froissé)

Annonceur: Seeker de Jack McDevitt. Le choix de SFWA.

(De retour en studio.)

Rawn: Ici à Yokohama, c’est toute la science-fiction qui tremble d’anticipation alors que l’on apprête à désigner un gagnant!

(Roulements de tambour alors que s’avance sur scène…)

(La foule fait Awwww)

Rawn: Le petit chou!

Dawn: Oh, je ne peux pas croire…

Rawn: Il est tellement adorable!

Dawn: En direct de Yokohama, ici Dawn Cherryh et Rawn McLane qui vous demandent de nominer de meilleures oeuvres l’an prochain.

Rawn: Chouuu!

5 thoughts on “Prix Hugo 2007: Le concours canin”

  1. Parmi les spectateurs, une blogueuse de Fractale framboise avait fini d’attacher sa serviette autour du cou. Elle agitait maintenant un couteau et une fourchette en hurlant: «Amenez-moi ce calmar!»

  2. Euh… Ça va, Christian? Tu continues de prendre régulièrement ta prescription, j’espère?

  3. Savoureux, tout ça. Je ne pouvais le lire sans avoir des flashbacks de Best in Show, ce qui complémentait plutôt bien, somme toute… J’ai apprécié l’apparition-surprise du calmar qui, au Japon, ne cadre pas si mal au fond.

  4. L’indispensable blog SF Awards Watch mentionne ce Concours Canin et (oups) relève une erreur tellement embarrassante que je n’ai pu résister à l’envie de la corriger dans le texte. Les puristes noteront que j’avais originalement écrit “San Diego” au lieu de “San Jose”. Soupir…

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